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L’immortalité de l’âme, c’est rassurant, c’est aussi une vieille croyance qui remonte bien plus loin que l’Eglise et chacun peut s’y reconnaître sans difficulté. Quant au culte de l’Etre suprême, c’est un devoir de républicain envers le créateur de tout. C’est aussi comme une vénération pour la justice, la loyauté, la liberté ou la vérité. A l’entendement. On ne prie pas l’Etre suprême, on le salue : on salue sa création.

Beaucoup sont contre, mais ils sont d’un autre siècle, déjà, et complètement hors circuit. Le marquis de Sade ou Casanova, par exemple, qui regrettent la liberté, l’autre liberté. Le Dieu de l’Eglise lui paraissait navrant, l’Etre suprême leur paraît ridicule. Ils regrettent un monde dans lequel eux se sentaient libres — même emprisonnés — sans avoir à subir les dictats d’un état qui, finalement, a maintenant pour ambition de régler la vie même la plus intime. Et pourquoi pas jusqu’à ce qu’il faut boire ou manger ? Qui sont donc ces « révolutionnaires » qui prônent la liberté et se mêlent de ce quoi croire ou être l’individu ? Voilà donc ce qu’ils appellent la liberté ?

Certains conventionnels sont eux-mêmes un peu réticents. S’ils n’ont rien contre l’Etre suprême, ils feraient volontiers des remarques sur toute cette mise en scène. Ils les feraient si Robespierre n’était pas aussi fort…

 

Et, le dernier article :

 

« Art. 15. Il sera célébré le 20 prairial prochain une fête nationale en l’honneur de l’Etre suprême. »

 

Etre suprême, suprême action de communication. Autant pour l’Etre suprême que pour Robespierre lui-même qui est au sommet de son pouvoir et qui va là frapper un grand coup, un coup qui va frapper les esprits. Cette fête de l’Etre suprême serait-elle un moyen que cet Etre supérieur lui-même cautionne la Convention et le premier parmi elle : Robespierre ? L’affrontement est, aussi, psychologique.

Et, en effet, il vient de se faire élire, le 16 prairial, président de la Convention.

 

Le « 20 prairial prochain », c’est le 20 prairial an II de la république, c’est le 8 juin 1794, c’est la fête dédiée à l’Etre suprême. Et c’est à cette fête que se rend Nanette avec toute sa section révolutionnaire du Gros Cailloux…

 

 

         Le Champ de Mars a changé de nom, c’est maintenant le Champ de la Réunion ¾ et il est redevenu le Champ de Mars. Il s’est déjà passé, là, beaucoup d’évènements, c’est un lieu symbolique de la Révolution. Un temps, ils ont été de vastes chantiers pour occuper les nombreux chômeurs, juste avant la Révolution. Et puis la crise économique, les injustices et les privilèges de certains ont provoqué la suite.

         En 1790, le 14 juillet, on y a fait une grande fête, la fête de la Fédération. Le roi était là. On avait créé d’immenses gradins qui ont dû recevoir plus de cinq cent mille personnes. Ce jour-là, pour la première fois, s’est déployé sur le continent européen le drapeau de la toute jeune république américaine, porté par un certain Jones, à moitié corsaire, sans doute américain ; écossais très français en tout cas.

         C’est au Champ de Mars, alors, qu’on avait élevé l’autel de la Patrie.

         Mais, un an après, aucune solution économique n’avait été trouvée. Le pain manquait et était toujours aussi cher. En juillet 91, est organisé une vaste pétition contre la « vie chère » au Champ de Mars. Et que se passe-t-il ? Difficile à dire. On dénombre cinquante morts sur l’autel de la Patrie, tués par la troupe commandée par La Fayette. C’est la première fois. Le roi n’avait pas osé faire tirer sur le peuple ; le nouveau régime, oui. Première répression sanglante.

         Pour le 20 prairial an II, on a construit ¾ encore ! ¾ une petite montagne en hommage à l’Etre suprême. Derrière elle une colonne en haut de laquelle la déesse Raison domine avec sa torche. C’est le peintre David qui a tout réglé.

         La journée commence aux Tuileries.

         Robespierre apparaît en habit bleu. Il affiche pour une fois un visage heureux, lui qui est en général fermé et anxieux, parfois dur. Un immense panache surmonte son chapeau, il est ceint d’une superbe écharpe tricolore. A la main il tient un bouquet de fleurs. Tout est fait pour que le peuple se souvienne de cette journée, qu’il en parle, qu’il en répercute le superbe et la gloire.

         Toute une troupe de figurants a été sélectionnée dans les sections : ils sont près de deux mille, tous plein de ferveur révolutionnaire !

         Les femmes tiennent leur petite fille à la main et des corbeilles de fleurs ; les enfants sont couronnés de violettes ; les adolescents de myrte ; les hommes de chêne et les vieillards d’olivier. Drôle de spectacle — mais il est bien dans l’air de ce temps-là et les grandes cérémonies maçonniques des années 1770-80 étaient tout à fait dans le même goût.

         Un discours sur l’Etre suprême auteur de la Nature et Robespierre se dirige vers cinq statues qui représentent l’Athéisme, l’Ambition, l’Egoïsme, la Discorde et la Fausse simplicité. Là il s’empare d’une torche (encore !) et y met le feu. Les cinq statues bien préparées s’enflamment. La fumée monte vers le ciel : c’est comme un hommage à l’Etre suprême. Enfin les cinq symboles abhorrés s’effondrent en cendres pour laisser apparaître, superbe, une magnifique statue de la Sagesse, la Sagesse victorieuse ! Quel spectacle !

         Mais, malheureusement, la Sagesse est un peu noircie par les cendres et la fumée. Est-ce un mauvais présage ?

         Robespierre ne remarque rien et tout le monde se dirige vers le Champ de la Réunion. C’est là que Nanette attend, elle aussi aura un rôle dans la représentation.

         De la musique militaire, des drapeaux, un immense char de la liberté décoré de fleurs, toute une procession entre dans le Champ de la Réunion pavoisé, Robespierre acclamé, fou de bonheur, en tête.

         — Vive Robespierre ! entend-t-on.

         — Vive Robespierre et l’Etre suprême ! Vive la République !

         Le cœur de Nanette bondit : voilà le peuple de Paris, voilà la Révolution, voilà la liberté !

         Et un chant a été créé pour la circonstance : « Père de l’Univers, suprême intelligence, bienfaiteur ignoré des aveugles mortels ! Tu révélas ton être à la reconnaissance, qui seule éleva tes autels. »

         Le musicien s’appelle Gossec. Aujourd’hui oublié il était, avant même la Révolution, très en vogue dans le milieux intellectuels et aristocratiques de Paris.

         La foule, Nanette comme les autres, reprend le chant en coeur. Robespierre est en tête de la délégation des députés. Il est heureux. Le rêve des philosophes, croit-il, se réalise enfin. La déesse Raison et l’Etre suprême viennent enfin à bout de l’obscurantisme ! Robespierre se trompe mais n’en a aucune conscience.

         A l’ombre de l’arbre qui couronne la fausse montagne la Convention s’assoit. Des deux côtés encore des figurants plein d’allégresse. Sur un signe les adolescents tirent des épées et promettent aux vieillards de défendre la patrie, les femmes soulèvent leurs petits dans leurs bras, toute la foule lève les bras au ciel en un vibrant hommage à la Révolution, à l’Etre suprême ; et à Robespierre son grand prêtre !

         Pourrait-on appeler cela une « grande messe populaire » ? Aurait-elle été télévisée ? Sûrement, mais les moyens techniques de l’époque étaient limités…

         Les processions succèdent les unes aux autres. On aperçoit l’Ecole militaire dans le fond, l’octroi de Grenelle tout rond. Le peuple présent est joyeux, presque illuminé. Aujourd’hui la guillotine ne fonctionne pas. Aujourd’hui, c’est la fête de l’Etre suprême, l’être immatériel de qui tout vient. Et tout le monde lui rend hommage. Ses valeurs sont les valeurs de la République, comme l’a écrit Robespierre dans son décret de floréal. L’être est libre devant l’Etre suprême et le peuple de Paris s’enthousiasme. Ce jour-là, au Champ de la Réunion…

         Mais rien ne vaut un témoignage du temps, avec son emphase. Il émane de la Commission de l’instruction publique, donc évidemment partial, et date du 11 messidor — messidor, « moisson » du 21 juin au 20 juillet.

 

         « Quelle scène enfin avec ses rochers, ses arbres de carton, son ciel de guenilles, [c’est une comparaison avec une scène de théâtre] prétend égaler la magnificence du 20 prairial ou en effacer la mémoire ?

         Ces tambours, cette musique d’airain mugissant, ces cris de joie élancés jusqu’aux cieux, ces flots d’un peuple de frères, ces vastes flots dont le balancement doux et majestueux peignait à la fois l’élan de l’ivresse reconnaissante, et le calme serein de la conscience publique ; ces voiles humides, ces nuages que les zéphyrs, en jouant, balançaient sur nos têtes, entrouvraient de temps en temps aux rayons du soleil, comme s’ils eussent voulu le rendre témoin des plus beaux moments de la fête ; enfin l’hymne de la victoire, l’union du peuple et de ses représentants ; jurant devant le soleil les vertus de la République.

         C’était là l’Eternel, la Nature dans toute sa magnificence, toute la fête de l’Etre suprême. »

        

         Voilà une fête qui retiendra l’attention des siècles à venir — à en croire les rédacteurs de ce texte… L’histoire des vainqueurs n’a retenu que ce qu’elle voulait.

         La journée se termine dans la joie des banquets ; mais avec retenue. Cette révolution-là combat aussi la débauche et le laisser aller.

         Mais l’Etre suprême a déjà vécu.

         Robespierre était bien plus rousseauiste qu’admirateur de la plume de Voltaire qui écrivait : « Tout dogme est ridicule, toute contrainte sur le dogme est abominable. Ordonner de croire est absurde. Bornez-vous à ordonner de bien vivre. » Et Voltaire écrivait cela comme commentaire en marge du Contrat social… de Rousseau. Oui, peut-être Robespierre eut-il mieux fait d’être plus voltairien…

 

         Quelques semaines plus tard, la patrie semble moins en danger, et Robespierre fait peur. Beaucoup veulent sortir de cette Révolution muée en Terreur qui a tant de mal à trouver son équilibre. Même Nanette, parfois, commence à douter… Les exécutions se multiplient : jusqu’où ira-t-on ? Plus personne n’est à l’abri : une simple dénonciation, fondée ou non peu importe, peut vous mener à l’échafaud.

         Thermidor — mois des chaleurs, du 21 juillet au 20 août. Attentat contre Robespierre. Un coup de pistolet l’atteint à la mâchoire : c’est un complot. On le répare vaille que vaille et on le mène, avec tous ceux qui ont gouverné avec lui, à l’échafaud où la guillotine les attend.

         Sur le chemin qui le mène à la mort il est hué par le peuple. Celui qui l’acclamait quelques semaines auparavant, qui applaudissait avec lui l’Etre suprême, qui l’encensait même, cracherait aujourd’hui sur son visage mutilé si le cordon de gardes nationaux ne l’en empêchait. L’être humain, bien loin de se confondre avec l’Etre suprême, est versatile et haineux…

         Juste avant Robespierre on exécute Couthon, membre du Comité de Salut Public et infirme. Les bourreaux ont beaucoup de mal à le fixer sur la planche. Cela dure presque une demi-heure, durant laquelle l’infirme hurle de douleur.

         Puis c’est le tour de Robespierre, la mâchoire arrachée, qui pend.

         Il avait trente sept ans.

         C’est la fin de l’Etre suprême. L’Etre suprême de la Révolution française qui peut représenter, en un sens, son apogée philosophique. Déjà.

 

         Que reste-t-il de l’Etre suprême à part une ligne dans les manuels scolaires qui n’explique rien ? Pas grand chose, comme de ce calendrier révolutionnaire qui a bouleversé le temps. Robespierre aurait pu apprendre, à cette occasion, que changer le mot ne fait pas forcément disparaître la chose. Il n’est pas à blâmer : un technicien de surface ne sera jamais qu’un balayeur et un plan social un plan de licenciements…

         L’Eglise est revenue en force dans le siècle qui a suivi, plus forte qu’avant même comme pour se venger de l’affront, renforcée par des apparitions inédites et opportunément miraculeuses de la Vierge. La bigoterie n’a jamais été aussi forte qu’au dix-neuvième siècle.

         Mais l’être suprême est là, toujours. Comment au fond pourrait-il en être autrement ?

         Et sa fête, son anniversaire, est le 20 prairial ; le 8 juin.

 

         Sapere aude !

 

 

 

Fait au Pôt, le 13 prairial, an CCXVI

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