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Le 8 juin

 

 

 

 

 

 

 

La fête de

 

l’Etre suprême

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

esdé

 

 

Fin du dix-huitième siècle ; la Révolution française a presque quatre ans. La tête du roi, Louis XVI, est tombée le 17 janvier 93 et, depuis septembre 1792, c’est officiellement la République. La première république française. Et l’Europe s’est coalisée contre elle. Ses armées sont aux frontières, pénètrent dans le territoire…

Personne n’y croyait à cette république, personne même n’y pensait vraiment. Et pourtant elle est là, maintenant, la République. Evènement incroyable dont il est impossible de mesurer les effets sur ceux qui vivaient cela, qui avaient toujours vécu dans la royauté et n’avaient jamais songé à une France sans roi, elle qui en avait toujours eu un depuis plus de mille ans.

Et pourtant…

Nanette avec toute la section des Sans-culottes du Gros Cailloux se dirige vers le Champ de Mars (on l’appelle à cette époque le Champ de la Réunion) pour assister à la grande fête qui s’y prépare. Ne faut-il pas pour le peuple des fêtes carillonnées — quelque soit le carillon ? Les dirigeants de la Révolution, et ceux qui suivront, l’ont très bien compris. On le savait d’ailleurs depuis Rome ; depuis toujours en fait. Agitez le grelot, le peule suit. En principe.

 

La Révolution française a donc près de quatre ans. Mais qui a déclaré, au soir du 14 juillet 1789 : « Aujourd’hui commence la Révolution ! » Personne.Le peuple de Paris, qui se résumait à un peu moins de mille personnes, et pas toujours de Paris, s’était emparé de la Bastille, un symbole de l’absolutisme — mais qu’un symbole. Une révolution ? Non, une grosse émeute qui a mal tourné. Une situation politique confuse (le roi a convoqué les Etats généraux, création d’une Assemblée nationale), une floraison de débats et d’idées depuis cinquante ans, lassitude devant les immenses privilèges de certains et la crise économique (hausse des prix, chômage) ont conduit à cette étincelle. La rue a parlé, la rue cette éternelle ennemie des démocraties… Etonnant.

La Révolution politique couve ailleurs, à l’Assemblée, dans les ministères ou dans les cercles littéraires ou intellectuels ; pas dans cette rue qui ne demande que de l’argent pour vivre, du travail et du pain pour manger. Mais les rues de Paris vont vite déborder les politiques ; c’est là la Révolution et, depuis, on se méfie des rues de Paris ¾ et encore plus depuis 1871 : Paris est entouré de casernes. Bois un coup citoyen, tu es ce que tu as toujours été : rien.

C’est seulement ensuite qu’on a décidé que la Révolution avait débuté le 14 juillet 1789 car il fallait une date, un symbole. Déjà, un an après, on fête son premier anniversaire. Pourquoi pas ? Le peuple, encore une fois, n’a-t-il pas besoin de commémorations ?

Donc, le 20 prairial an II, Nanette se rend dans la foule au Champ de la Réunion qui est tout proche (le Gros Cailloux se trouve à mi-chemin entre les Invalides et le Champ de la Réunion). Le 20 prairial an II, dites-vous ? Qu’est-ce donc que cette date dont le sens et les termes sont inconnus ? Une date chinoise ? Orientale ? Inventée ?

Non, non ; c’est une date bien française ! La Révolution a voulu changer de calendrier. En effaçant l’ancien, le calendrier chrétien, elle veut construire un monde nouveau. L’ancien monde, c'est-à-dire « l’ancien régime », la royauté, les privilèges, l’omnipotence de l’Eglise, doit disparaître pour laisser la place à la liberté et au bonheur ; ce droit au bonheur déjà honoré par les Etats-Unis naissant, quinze ans auparavant. Ce droit au bonheur est une idée neuve. Ça fait rire aujourd’hui dans les services marketing.

Dans ce temps-là, le rythme du temps fut alors bouleversé. 

L’année dorénavant commence en septembre, et non plus en janvier, et les mois sont calés sur les signes du zodiaque. Et on a changé tous les noms, on a voulu se rapprocher de la nature à l’exemple de Jean-Jacques dont de nombreux révolutionnaires s’inspirent ¾ Rousseau, lui, ne voit pas tout cela : il est mort depuis plus de quinze ans.

Maintenant, les mois d’automne (donc les premiers de l’année) sont ceux qui se terminent en « aire » : vendémiaire ¾ pour « vendanges » ¾, brumaire ¾ les « brumes » ¾, et frimaire ¾ les « frimas ».

Les mois d’hiver, en « ôse » : nivôse ¾ la « neige » ¾, pluviôse ¾ « pluie » ¾, ventôse ¾ pour le « vent ».

Les mois de printemps se terminent en « al » : germinal ¾ les « germes » ¾, floréal ¾ les « fleurs » ¾, et prairial le mois des prairies.

         Et on a offert « idor » pour les mois de l’été : messidor, thermidor et fructidor — « moissons », « chaleur » et « fruits ».

         Tous ces noms sont beaux et chantants, poétiques. Ils sont la marque du début d’une nouvelle ère.

         Ce calendrier révolutionnaire qui veut tant prouver que le monde a changé n’est plus qu’un lointain souvenir : il a pourtant été en vigueur pendant douze ans, jusqu’en 1805, en décembre 1805 ; quand la République se sera transformée en Empire. Et quel empire ! L’ombre de Robespierre marque encore.

         Ce lointain souvenir est souvent entaché de violences, des violents soubresauts de la Révolution — et c’est surtout cela, bizarrement, qu’on a gardé en mémoire.

 

         Ce jour-là est donc le 20 prairial, an II de la République. Cela veut dire que nous sommes le 8 juin 1794 et que la jeune Nanette est de bonne humeur. Bien sûr depuis quelques mois, c’est la guerre, « la Patrie est en danger ! » Les volontaires sont partis combattre aux frontières comme ils le pouvaient, en chantant un chant qui fait fureur, le chant de l’Armée du Rhin qu’on appelle aussi la « Marseillaise ». « Sa liberté », on la défend. Et on se bat. Bien sûr aussi, comme c’est la guerre, on fait la chasse aux traîtres et aux espions. Les exécutions à Paris et en Province — surtout dans la vallée du Rhône et dans l’Ouest — se multiplient. C’est le règne, le plus abominable qui soit, de la dénonciation avec tout l’arbitraire que cela suppose. Beauté de l’humain. Tous les prétextes sont bons pour dénoncer un voisin qui gêne : l’histoire de France connaîtra d’autres périodes semblables, bien plus près de nous. Le temps change-t-il le Temps ?

         Le nouvel engin pour appliquer la peine de mort s’appelle la Guillotine, parce qu’elle a été inventée par le docteur Guillotin. Le docteur Guillotin est un humaniste, un homme bon. Il a inventé cette machine qui coupe la tête du condamné en un instant pour éviter toute souffrance au supplicié : la tête, « en un clin d’œil », est détachée du tronc. Faire mourir, oui, s’il le faut vraiment, mais sans souffrance ce qui n’était pas le cas auparavant où la mise à mort se doublait de terribles cruautés. Robespierre est contre la peine de mort. Ah ? Oui. La démarche de Guillotin, granc maçon de la Loge des Neuf-Soeurs, rue du Pot de Fer, partait donc d’un bon sentiment ; il ne pouvait pas s’imaginer qu’on demanderait à son invention de tant fonctionner et de couper, de couper, de couper encore des têtes ! En dix mois, dans toute la France, seize mille têtes seront coupées : c’est la Terreur, les tribunaux révolutionnaires sont inflexibles. Comment faire autrement lorsque « La Patrie est en danger ! » ? La France menacée par toutes les armées d’Europe, la hantise du complot et de la trahison est partout, avec tous les abus que cela entraîne.

         Mais Nanette est de bonne humeur, comme tout le peuple qui l’entoure, c’est à dire des ouvriers, des artisans, des commerçants et des bourgeois, tout ce peuple besogneux de la ville qui rêve d’avenirs meilleurs. Elles ne sont pas si terribles que ça, ces exécutions. Et il faut bien se défendre ! Des innocents condamnés ? Peut-être, mais que voulez-vous… c’est la guerre ! Seize mille exécutés, ça n’est pas tant que ça : le monde a connu bien pire. La répression royaliste, elle, la « terreur blanche », aurait fait cent mille morts…

         Nanette est allée à certaines exécutions comme tout le monde. Depuis deux mois il peut y en avoir jusqu’à vingt par jour. La peur amène la peur, la machine s’emballe d’elle-même.

         Elle n’aime pas beaucoup les exécutions des femmes, sans doute parce qu’elle est une femme. Même celle de la reine Marie-Antoinette l’a émue. La plus difficile a été celle de madame Rolland. Nanette avait une certaine admiration pour cette femme. Mais elle était « girondine », et le parti girondin avait trahi. C’est en tout cas ce qu’on disait : il voulait plus de clémence et d’indulgence — le modérantisme « qui est à la modération ce que l’impuissance est à la chasteté », disait Robespierre — alors que le pays était en guerre et devait faire face à d’innombrables complots ! Complots des contre-révolutionnaires, complots des ennemis de l’extérieur mais aussi complots des accapareurs, ces riches qui spéculaient sur les denrées pour affamer le peuple en s’enrichissant ! Il fallait en tout cas choisir entre les partis et Nanette avait depuis longtemps choisi le parti de la Montagne, le parti de Robespierre, le parti du peuple.

         Les exécutions des hommes la laissent plus indifférentes, ou l’excitent. Celle de Danton avait été fantastique, il avait hurlé de sa voix de stentor : « Bourreau, montre ma tête au peuple, elle en vaut la peine ! » Et le bourreau avait montré une tête coupée qu’il tenait par les cheveux, langue pendante et sanglante, monstrueuse.

         C’est Robespierre qui dirige à présent la France, à la tête du gouvernement révolutionnaire, un gouvernement d’exception que les circonstances exigent : « Le gouvernement révolutionnaire a besoin d’une activité extraordinaire, précisément parce qu’il est en guerre. (…), parce qu’il est forcé à déployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides, pour des dangers nouveaux et pressants ». Nanette l’admire. Robespierre, Maximilien Robespierre, le fameux Robespierre ! L’incorruptible, le défenseur du peuple !

         Comme lui, Nanette a lu le philosophe Rousseau qui a écrit sur la nature, sur le droit naturel, sur l’égalité, sur les sentiments et les émotions… Elle a aussi été bercée par les assauts contre les abus de l’Eglise et, en même temps que les sentiments s’ouvrent enfin, les appels incessants faits depuis des décennies à la Raison.

         Aussi, depuis 1789, l’Eglise a-t-elle été malmenée. On a d’abord confisqué ses biens au profit de l’Etat, c’est à dire au profit de tous, et on a demandé à tous les prêtres de jurer fidélité à la constitution de la République. Certains n’ont pas voulu le faire. Ils jugeaient que la République était l’ennemie de l’Eglise, que les principes qu’elle prônait étaient contraires aux siens. Ces prêtres-là sont devenus « réfractaires » d’abord, suspects de trahison ensuite ¾ et, encore ensuite, souvent exécutés. Réfractaires ils ont en même temps, de manière inconsciente, attiré la suspicion sur leur Eglise. Ils provoquent eux-mêmes la pente de la déchristianisation. Mais la République reconnaît la liberté des cultes, de tous les cultes… s’ils respectent les principes républicains dont fait justement partie la liberté des cultes.

         Robespierre et les conventionnels (membres de la Convention, l’assemblée) veulent aller plus loin encore. La Raison. La Raison avait illuminé le siècle des Lumières, le siècle des philosophes.

         Leurs grands inspirateurs, ce sont ces philosophes du dix-huituième siècle, cet incomparable siècle des Lumières — mais aussi la République romaine. C’est Jean-Jacques Rousseau souvent critique envers les autres, apôtre de la Nature, de l’émotion (de loin l’élu de Robespierre), Diderot (mort en 1784), Helvétius, d’Alembert, Montesquieu et d’autres encore : lors de la révolution, ils sont tous déjà morts.

         Mais le plus grand d’entre eux, c’est Voltaire ¾ qui, lui, est mort en 1778. Ses combats pour la tolérance et la liberté des cultes ont retenti dans le siècle et dans toute l’Europe. Car, de tolérance religieuse, il y en avait peu. L’affaire Calas avait montré qu’il suffisait d’être protestant pour être accusé et condamné et exécuté. L’affaire du tout jeune chevalier de La Barre avait montré qu’il suffisait de ne pas « croire » comme tout le monde pour se faire accuser, condamner et exécuter… Pour combattre cette intolérance Voltaire fait appel à la Raison.

         Un autre philosophe, allemand celui-là, Emmanuel Kant revient quelques années plus tard sur ce siècle que couronne la Révolution. Il écrit que « les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. » Et il continue par : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. »

Oui, les philosophes des Lumières se sont battus contre l’intolérance et pour que chacun puisse se servir de son propre entendement. Robespierre et les révolutionnaires reprennent ces idées qui ont baigné leur jeunesse et dont Nanette est pleine. Et quoi de mieux que de faire de la Raison une déesse, de lui offrir un culte ? Affirmer à la face du monde et de l’Europe des rois qui fait la guerre à la République que la France, elle, est gouvernée par la Raison ? La France, la République française, doit être le modèle des nations, le refuge de tous les opprimés par la tyrannie ! L’idée est plus ou moins restée, au moins dans les discours.

Sur les frontons des églises on inscrit en gros que « Le peuple français croit à la déesse Raison », on lui érige des autels, même de petites montagnes. La déesse trône en haut de la montagne, elle tient souvent à la main une torche qui doit éclairer le monde contre les superstitions et pour que chacun puisse se servir de son propre entendement. Cette torche, symbole des Lumières. Oui, la Raison doit éclairer le monde, contre les superstitions, contre les injustices, contre l’esclavage, pour le bonheur et la liberté !

« Sapere aude ! », écrit Kant : « Ose savoir ! »

Mais la déesse Raison ne suffit pas, elle manque de religiosité, de spiritualité. Sa dimension est trop terrestre.

Depuis longtemps, depuis toujours même, on discute sur l’existence ou non de Dieu, ou des dieux. Certains sont athées : ils ne croient en l’existence d’aucun dieu ; c’est assez le cas de Diderot. D’autres, comme Voltaire ou Rousseau, sont déistes : ils croient en l’existence d’un dieu, c’est à dire en l’existence d’une force génératrice et supérieure qui n’est pas du tout nécessairement le dieu de la Bible, mais qui a tout créé et tout organisé. C’est comme un « Etre suprême », un « grand horloger » qui est le créateur de tout. Les hommes n’ont pas de liens particuliers avec lui, il ne demande ni n’exige rien : il n’est que le créateur. Il n’ordonne ni ne punit ; il est là, c’est tout.

Robespierre est déiste ; et il déteste les athées. Il sait aussi que le peuple a un irrépressible besoin de croire en une force supérieure. Quant aux athées, il n’y en a plus. Les athées sont de dangereux intellectuels qui ne peuvent pas comprendre le peuple, presque des aristocrates, pas loin d’être des ennemis de la République. Aussi ne reste-t-il que des déistes, aptes à refonder autour de la République une dimension spirituelle qui paraît manquer en remplacement de l’ancienne foi chrétienne.

Par ailleurs, et Robespierre le sent bien, il est grand temps de rassembler le peuple autour d’idéaux qui se combinent avec la défense de la patrie en danger.

Alors, le 18 floréal an II, c’est à dire le 7 mai 1794, quelques semaines avant le 20 prairial, Robespierre présente un projet sous forme de décret. L’idée de l’Etre suprême jamais abandonnée est reprise. C’est lui qui déjà présidait à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du mois d’août 1789.

 

« Art. 1. Le peuple français reconnaît l’existence de l’Etre suprême, et l’immortalité de l’âme.

Art. 2. Il reconnaît que le culte digne de l’Etre suprême est la pratique des devoirs de l’homme.

Art. 3. Il met au premier rang de ses devoirs de détester la mauvaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de faire aux autres tout le bien qu’on peut, et de n’être injuste envers personne. »

 

La liberté des cultes est réaffirmée. C’est important : chacun a le droit de croire en ce qu’il veut sauf que « En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l’occasion ou le motif, ceux qui exciteraient par des prédications fanatiques ou par des insinuations contre-révolutionnaires ; ceux qui les provoquent par des violences injustes et gratuites seront également punis selon la rigueur des lois. »  

En un temps nettement plus contemporain où cultes et laïcité reviennent soudain sur le devant de la scène (allez savoir pourquoi…), le décret robespierriste sur l’Etre suprême paraît étonnamment d’actualité.

De nombreuses fêtes, ou célébrations sont prévues. Entre autres : au genre humain, à la liberté et à l’égalité, à la vérité et à la justice, au courage et à la bonne foi,  à l’amour et au bonheur. Le point culminant sera bien sûr celle dédiée à l’Etre suprême.

Voilà l’essentiel : Etre suprême et immortalité de l’âme. 

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