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A Donnant, juste avant que le soleil ne dore le sable fin de la plage, un navire s’échoua. Les courants et la houle le happèrent sans doute au large de port Skeul et l’amenèrent là, doucement, et, comme un crabe paralysé, il s’approchait lentement du rivage.

Derrière les dunes les premiers rayons du soleil perçaient peu à peu la brume et éclairaient les nuages qui courraient dans un ciel encore de nuit. Leur masse grise percutait de haut l’écume. Elle se brisait en rouleaux déchaînés d’anarchie et relayaient dans le vent sur le navire perdu de jeunes flammes jaunes et or. A peine en vie, elles retombaient en un instant à peine dans le néant. Sur sa coque du navire en bois usé, verni d’un autre âge, un peu noir, le pourpre et le blafard se mélangeaient dans le naufrage comme dans une fête.

Nous étions en avril.

Belle-Ile, sereine encore, dormait sous la bourrasque. Mais à Donnant, on ne dort pas, on n’habite pas à Donnant, sur la plage battue par la mer et par les vents. En ce matin jaune de fin d’avril cette partie de la côte était déserte ¾ si ce n’était ce triste navire précipité là par les éléments.

A quelques dizaines de mètres du sable surplombé de schiste et de sable, le navire fétu sur la mer tourna sur lui-même comme une toupie, mué par une force à la fois invisible et inexorable. Sa quille semblait ne plus exister. La longue bôme battait l’air agité tel un bras désarticulé et sans autre utilité que de mesurer un rythme saccadé, violent puis doux, enfant de la mer et des vents. Accrochés aux haubans et aux mâts, des lambeaux de ce qui avaient dû être des voiles pendaient édentés et flottaient dans l’air furieux comme autant de pavillons vaincus ; mais vivants encore. Les deux mâts, toujours debout, s’escrimaient dans le vide contre un ennemi invisible aux multiples épées. Le combat était inégal, son issue fatale.

Ce spectacle grandiose, autant par sa solitude que par les éléments qui l’entouraient, personne ne le vit. Les garde-côtes pourtant d’habitude si vigilants ne s’aperçurent de rien. Les radars eux-mêmes n’émirent aucun son, aucun signal particulier en cette nuit de tempête. Des très rares pêcheurs qui remontaient leurs filets ou leurs casiers dans la tourmente le long de la Côte Sauvage, aucun ne témoigna avoir seulement aperçu le naufrage annoncé. Personne ne put témoigner de la folie de cette errance que l’île attirait comme une fiancée enfin reconnue.

Il y eut une rafale un peu plus soutenue que les autres. La mer devant Donnant se gonfla davantage d’écume et de hauteur. Le navire, qui paraissait alors si frêle, ne tenta rien pour se défendre, ne faisait rien pour se sauver du naufrage, du choc violent d’avec la terre ; et se sauvegarder ensuite des rouleaux d’écume qui se briseraient sur ses bois renversés, la mâture, les plats-bords, sur tout ce travail d’artiste, enfin, qui fait de la nature un navire.

Encore, pour une raison inconnue, vents et courants ne poussaient-ils pas le navire sur un des écueils de cette multitude de rochers qui parsèment la Côte Sauvage, hérissée de pics de pierre jaillissants hors de l’eau bouillonnante, de grottes aux puits maëlstromiques ou de gros cailloux, plus redoutables encore, à peine visibles, seulement remarquables aux remous qu’ils provoquent. Tous ces dangers, le navire les avait évités comme d’instinct.

Et personne, personne ne le vit...

Le pont luisant de mer et de sel était vide. La cabine de la poupe, rudimentaire habitacle de bois dont la porte avait été arrachée, était éventrée, à moitié recouverte d’un reste de grand voile, grand drap beige et rugueux aux multiples crevasses. Celle du centre avait ses hublots brisés et ressemblait à un visage aux yeux percés, remplacés par deux trous noirs et sans vie. Les sabords sans âge, eux, étaient fermés.

A travers les nuages hauts qui courraient, les premiers rayons du soleil parurent. Au dessus des immenses dunes se formait, là, un immense cirque vide de spectateurs pour la mise à mort qui se préparait. Les ajoncs pliaient en souplesse sous le vent, des grains de sable volaient dans les airs et s’accouplaient aux embruns venus de là-bas. Les couple ainsi formés tournoyaient un instant entre le ciel et la terre, portés par le vent, puis retombaient en courbe sur d’autres sables.

De ce ballet mouettes, goélands, cormorans étaient absents. Eux, de leur nid, voyaient cette masse tantôt sombre tantôt rougeoyante qui tournoyait toujours, disparaissait parfois aux trois-quarts dans un creux ; et s’approchait inexorablement de la grève aux grains de sables fins.

Tag(s) : #Le vaisseau de Belle-Île

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