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Le mystère de la tour grise : le soir

(…) Avant même de boire, ils étaient déjà tous les trois dans un état proche de l’ivresse. Ancelin se dégageait des moments terribles qu’il venait de vivre. Sa nouvelle insouciance était contagieuse. Ils en avaient même oublié d’allumer les chandelles.

— Ce n’est pas terminé, continua-t-il alors dans un nouveau grand éclat de rire nerveux. Le montant de la rançon de messire Guillaume a été fixé par lui-même à trois mille écus !

— Trois mille écus ? C’est énorme !

— Pour nous : oui. Pas pour lui et son lignage semble-t-il.

— Qu’en ferons-nous ? demanda Marinette.

Ancelin n’en savait rien, il n’y avait pas pensé. Marinette allait bien vite en besogne. « Nous » ? Une telle somme vous tourne la tête bien plus que le vin. Marinette pensait déjà fermes et manoirs, belle maison à Falaise. « Nous » ?

— Ne vous emballez pas, coupa Catherine. Nous ne l’avons pas encore, la rançon de messire Guillaume et sire Ancelin devient messire Tabellion royal et…

— … ça devrait faire de vous un vrai notable sire Ancelin !

— Peut-être, mais justement : il faudra bien que sire Ancelin puisse honorablement tenir son rang.

— Nous verrons ça plus tard Catherine, buvons.

Catherine remplissait les godeaux avec régularité. Le vin commençait à les prendre tous les trois. Catherine racontait des histoires lubriques qu’elle seule connaissait sur tel ou tel. Elles faisaient tant rire Marinette qu’il fallait qu’elle s’accroche au bras d’Ancelin pour ne pas tomber du banc.

— Il faut manger. Il faut toujours manger quand on boit, intima à un moment Catherine, comme la matrone qu’elle était.

Elle apporta le pain du jour et le fond de soupe constamment sur le fourneau. Ça ne l’empêcha pas de remplir à nouveau les godeaux toujours aussi vides.

— A votre santé sire Ancelin et à celle du roi de France !

— Comment est-il le roi de France ? demanda Marinette dont les yeux étincelaient de plus en plus. Ça lui donnait un air de vie plus fort encore que d’habitude.

— Il a un très long nez !

Marinette éclata de rire avec une telle violence qu’elle en recracha par terre la soupe qu’elle avait dans la bouche.

— Vous ne devriez pas parler du roi comme ça, sire Ancelin, gronda Catherine. Surtout après l’honneur qu’il vous a fait. Le vin vous brouille les sens et vous dites n’importe quoi pour amuser demoiselle Marinette. Même si il a un grand nez, le roi, ça n’est pas de sa faute et c’est monseigneur le roi de toutes les façons, ajouta-t-elle en faisant une révérence. C’est bien dommage qu’il ne soit pas resté dans la ville plus longtemps…

Pendant que Catherine pérorait en portant très régulièrement le gobelet à ses lèvres Marinette avait enlevé son bonnet.

Ses cheveux libres tombaient sur ses épaules dont une s’était découverte durant ses gesticulations. Catherine pouvait raconter ce qu’elle voulait, Ancelin ne l’écoutait plus. Il était fasciné par cette épaule découverte balayée par les cheveux fins de Marinette comme si c’était la première fois qu’il voyait l’épaule d’une femme. Marion la Coquette se serait bien moquée de lui ! Leurs regards se croisèrent et s’attardèrent l’un sur l’autre très longtemps. Celui de Marinette était toujours aussi pétillant, scintillant même, mais légèrement voilé.

« C’est Dieu qui l’a voulu ! » Sire Ancelin se souvenait mal de la suite, il ne se souvenait pas quand ils s’étaient embrassés, Marinette et lui, les yeux toujours fixés les uns aux autres. Sans doute quand Catherine, au milieu de son monologue, s’était endormie en ronflant puissamment. Ce qui était certain, c’est qu’il se réveilla, nu, contre le corps nu de Marinette, doux, chaud, endormi, les cheveux épars sur la couche défaite. Il la caressa un moment, troublé. Elle bougea légèrement sans se réveiller. Ancelin s’ébroua. Des souvenirs lui revinrent peu à peu par morceaux. Ils s’étaient embesognés une bonne partie de la nuit. D’abord sauvagement, il s’en souvenait, puis beaucoup plus doucement jusqu’à ce que la blancheur de la lune s’estompe. Marinette avait beaucoup parlé aussi. Ancelin avait oublié ce qu’elle avait dit.

Son con était tout mouillé. Il y passa un doigt et renifla : oui, ils s’étaient bien embesognés, Marinette et lui. C’est bien différent des ébats qu’il avait avec ses maîtresses ou les filles de Marion la Coquette, ou Marion elle-même. Il y avait eu là qualque chose de plus. Mal remis, il imaginait encore mal les conséquences de cette nuit-là.

Il lui revint à l’esprit tous ces « nous » employés par Marinette quand ils parlaient, la veille au soir, de la rançon de messire Guillaume….

Lorsqu’Arthur vint le chercher, il avait l’esprit encore brouillé par le vin autant que par l’amour. Tout ça n’était-il pas une succession de rêves suscitée par celui que certains appelle le Malin et qui a la réputation de manipuler les âmes et les corps ? Si c’était le cas il y parvenait avec Ancelin parfaitement bien. Les rouleaux du roi étaient pourtant là, sur l’étagère, et il avait encore dans les narines l’odeur du con de Marinette. Alors il ne rêvait pas. Il dut respirer doucement, calmement, lentement.

— Messire le Tabellion royal, ou préfères-tu « notaire royal » ami Ancelin ? La Normandie a besoin de toi, continua Arthur qui paraissait en pleine forme. Tu verras : le connétable de Richemont est un homme qui a l’oreille attentive ; et c’est un puissant voisin. Xaintrailles pourra se vêtir de ses plus belles armures et jouer son guerrier, c’est le connétable ici qui commandera. Poton ne restera pas bien longtemps à Falaise et repartira avec ses coffres et sa vaisselle pour suivre le roi.

Arthur en dit beaucoup plus mais peu de ses mots atteignirent le cerveau d’Ancelin. La maison était silencieuse. Il ne savait pas où se trouvait Catherine, qui pourtant était toujours levée avant tout le monde. Au marché, peut-être, puisque c’est jour de marché, le premier après le siège, ou bien cuvait-elle son trop plein de vin dans un coin de la cour. Ancelin n’eut pas le temps de s’attarder à savoir ce que faisait sa maisonnée.

— Le sénéchal des Affaires doit déjà nous attendre au logis du château. Un sergent est allé chercher messire Guillaume. Viens !

Il mit une tunique de toile et une ceinture, un chapeau beige d’une toile de mauvaise qualité et suivit Arthur.

Tag(s) : #Le Mystère de la Tour Grise

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