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B. se souvint comment, petite, elle avait découvert le grenier de la maison de sa grand-mère à Valognes, tout en haut du Cotentin. Souvenir lointain, confus, qui lui parut soudain très net comme s’il datait d’hier. Elle sentait les mêmes odeurs qu’autrefois, la même sensation d’émerveillement encore aujourd’hui teintée de désir ; et elle s’en étonna. Comment pouvait-elle donc éprouver le moindre désir quand elle se trouvait aveuglée, attachée et poussée par ces mains de marche en marche ? Comment le pouvait-elle ? Les marches anciennes grinçaient comme celles d’aujourd’hui, l’air qui s’infiltrait partout comme une jouissance très étrange. Mais elle se trouvait à Vannes, n’est-ce pas, pas à Valognes ? Alors pourquoi ces sensations identiques ? Elle avait découvert le grenier de sa grand-mère comme une île au trésor. De la poussière et des malles, de vieux porte-manteaux, des tableaux miteux et un tas de bric-à-brac à peine discernable dans l’ombre. Pourtant des poutres refaites, éclatantes et odorantes, comme neuves. Un mélange qui ajoutait au curieux. Alors sans rien en dire B. avait fait de ce grenier sa prairie particulière et, dès que la maison devenait calme, que chacun se reposait, elle montait marche après marche dans le grenier où elle passait des heures à prendre dans ses petites mains des choses dont elle ignorait tout, même comment on les appelait. Elle les observait longuement d’en haut, d’en bas, par les côtés ; les soupesait, tentait d’y lire ce qui y était parfois inscrit et les reposait, avec « religion » aurait-on dit, là où elle les avait prises. Elle savait aussi qu’elle y avait découvert des choses effroyables sans les comprendre. Elle comprit un peu plus tard, quand sa grand-mère fut morte et lorsque sa vie lui fit entrevoir tous les possibles qu’offrait la respiration. C’était il y avait longtemps ; c’était hier ; c’était aujourd’hui. Et demain, B. aurait trente deux ans. Mais les mains attachées et les yeux bandés son âge lui parut futile même s’il passa un moment dans son esprit. Elle se sentait, sur ces marches, nue, sans âge, sans avenir. Restaient quelques images du passé qu’elle saisissait comme elle le pouvait en trébuchant.

Et les mains la poussaient. Elle soupçonna des gants, plus que des mains. Sur sa peau elle n’en sentait pas une autre. Des gants… Qui peut bien porter des gants ? Et pourquoi ? Alors B. comprit enfin dans quelle situation elle se trouvait. Ce n’était pas un mauvais rêve qui défilait mais sa propre vie. Les odeurs, les mains, l’air entre ses cuisses, l’odeur, les grincements des marches, tout était réel. Elle s’immobilisa. Elle avait voulu ne pas y croire et nier de toutes ses forces un destin qui la foudroya d’un coup. Elle s’immobilisa. Elle resta raide les deux pieds sur la même marche. Droite, elle oscillait doucement. Elle prit conscience que ses fesses devaient être juste devant le regard des mains et elle avait assez profité du pouvoir de ses fesses pour savoir qu’elles en avaient un. Et maintenant qu’en faire ? Elle aurait voulu ne pas en avoir, de fesses. Etre moche, acariâtre, mal habillée, solitaire, pas lavée, puante, indésirable, repoussante. Elle était tous les contraires. Elle avait vécu pour devenir tous ces contraires. Pour que cela la menât où ? Dans cette escalier. B. ne bougeait toujours pas. Les mains derrière elle ne la poussaient pas. B. ne devinait qu’une respiration calme et profonde, presque sereine, comme si les mains savaient que B. monterait de toute façon l’escalier. Les mains n’étaient pas pressées. L’inéluctable se trouvait plus haut, B. n’y échapperait pas. Le plus difficile, elle le constatait, était de se ramasser sur soi, de se reconstruire pour être alors que la fin paraissait si proche.

Les mains ne la poussaient plus. Ils devaient former, dans l’escalier, un couple immobile. Une main (mais une fois encore était-ce une main ou une main dans un gant ?) passa lentement de sa nuque jusqu’au milieu du dos en suivant doucement la colonne vertébrale ; comme une caresse. Un frisson parcourut B. tout entière. Un abominable frisson, ou un simple frisson. L’obscurité dans laquelle elle se trouvait plongée malmenait ses sens au point où bien et mal venaient à se confondre en un sentiment unique. Peut-être était-ce de la peur.

Tag(s) : #Le Grenier

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