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Des marches, des marches et des marches. Elles n’en finissaient pas de grincer. B. ne se souvenait plus de rien, ou presque. Un carrefour, une voiture, un accident. Un carrefour ! Elle en sourit sous son bâillon tant la vie lui parut, à ce moment-là, ridicule. Muette, entravée et aveugle. Elle avait lu des textes où des femmes à longueur de lignes s’amusaient de n’être qu’une esclave. Ses lèvres se crispèrent. Ça l’avait fait rire, aussi ? Deux mains calleuses la poussaient et, si elle se cabrait, la ponte d’un couteau lui chatouillait le bas du dos. Alors B. montait. B. se dit un instant qu’elle devait rêver ; mais on ne rêve pas les odeurs et ici elles étaient infectes. Un mélange de pourriture et de nouvelles peintures. Elle sentit un palier, un courant d’air frais lui balaya les cuisses (elle imagina dans sa nuit une fenêtre mal fermée). Non, elle ne rêvait pas ; elle vivait, encore. Elle se surprit, bizarrement, à prier. Elle ne savait quoi, elle ne savait qui. En pleine perdition un appel à l’inconnu. Elle avait entendu, il y avait longtemps, que les marins qui plongeaient dans une mer déchaînée, imploraient toujours un sortilège pour sortir de l’enfer.

Elle resta droite sur le palier. Sa jolie robe noire et courte, ses bas qu’elle avait mis pour la soirée lui parurent, là, complètement incongrus et elle se demanda pourquoi elle s’était habillée comme ça pour sombrer dans la nuit. Elle devinait derrière elle une respiration calme, comme si les mains calleuses faisaient une pause. Elle pensa qu’il (ce ne pouvait être qu’un homme) regardait ses fesses et s’essoufflait à en penser les contours et la douceur. Et voilà qu’elle sourit à nouveau, de dégoût, de pitié, de malédiction. Petite, B. s’était rêvée magicienne entourée de fleurs, une baguette à la main, entourée d’amoureux souriants. Les années, se dit-elle, étaient passées trop vite. Elle aurait voulu passer une main dans ses cheveux, sentir, être, soupirer peut-être. Impossible. Sur ce palier qu’elle devinait elle se maintenait, droite. La peur, jamais. Plutôt la mort que la souillure. « Potius mori quam feodari. » Qui lui avait dit ça ? Elle ne s’en souvenait plus. Un fou, sans doute. N’empêche… avec ce rai d’air froid qui lui balayait les cuisses elle se dit que l’oublié n’était peut-être pas aussi fou que ça.

Comment savoir le temps dans cette nuit artificielle ? B. n’avait pas pensé à compter les minutes, ou les secondes, elle avait pensé au temps et les retours en arrière la glaçaient autant que le courant d’air. L’un et l’autre, pourtant, la réchauffèrent. Elle s’en étonna. Sa pensée coincée sur ce palier n’avait jamais été aussi loin, aussi fine, pensa-t-elle. Entravée, elle ne s’était jamais sentie aussi libre. Elle en oubliait même la respiration qui soufflait sur son dos dénudé. Elle restait droite, hautaine, se dit-elle. Intouchable. Plus forte qu’un bloc de granit. Mais la respiration se fit plus rapide, plus rauque. Les mains calleuses s’emparèrent de ses épaules à moitié nues, la poussèrent en avant. B. trébucha. Elle se dit que ses talons hauts n’étaient pas adaptés et deux larmes coulèrent sous le bandeau. Et des marches, encore des marches. L’autre la poussait, B. se cognait, tombait ; il la relevait. A la dixième ou onzième marche tout ses bas de déchirèrent. Chaque marche la déshabillait un peu plus. Elle sentait maintenant le courant d’air lécher un de ses seins, le gauche, et sa tempe droite lui faisait mal. Elle ne pensait plus. Elle grimpait marche après marche. Un peu plus haut elle se prit à rêver de rires et de joies ; d’une folie drôle et sereine qui joue avec les étoiles. Elle tomba à nouveau. Sa robe se déchira. Les mains la poussaient toujours. Les connaissait-elle ? Beaucoup de mains avaient parcouru son corps, mais pas celles-là, elle en aurait juré – mais n’en était pas sûre.

Tag(s) : #Le Grenier

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