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ELISABETH (roman extrait )- Madame Chaudru

Madame Chaudru n’aimait pas les enfants. Madame Chaudru n’avait jamais aimé et n’aimerait jamais les enfants. C’est peut-être parce que Madame Chaudru n’avait jamais connu ses parents, elle avait été abandonnée dès sa naissance, en pleine guerre alors que les armées prussiennes encerclaient Paris. Elle gardait des souvenirs confus du siège, de la faim, de la foule dans les rues, de l’attaque des Versaillais et des massacres qu’elle avait vus. Elle avait six ou sept ans. Jamais elle n’oublierait ces images. Ces corps plein de sang amoncelés, des parisiens massacrés par des Français ! Cela, elle l’avait appris plus tard mais ne comprenait toujours pas. Si toutefois elle essayait vraiment de comprendre car Madame Chaudru ne s’intéressait à rien à part survivre : c’est pour cette raison qu’elle travaillait. La politique était une affaire qui ne la concernait pas. Mais ces images de guerre civile restaient bien ancrées en elle. Elles la réveillaient souvent, au beau milieu de la nuit, harcelée par ses mains des fusillés qui montaient vers le ciel comme un appel.

Elle avait ensuite été recueillie, toujours et encore recueillie. Déjà, elle ne connaissait pas ces gens, elle ne voulait pas les connaître. Et elle se fichait pas mal de savoir d’où elle venait et les rares personnes qui lui avaient posé la question ne l’avaient posée qu’une seule fois ; il y avait déjà longtemps. Madame Chaudru ignorait donc tout de ses parents et voulait tout en ignorer. Pire encore : Depuis des années, dans les petites chambres qu’elle occupait, elle remerciait Dieu de ne les avoir jamais connus. Car madame Chaudru se détestait tant qu’elle détestait tout autant ceux qui lui avaient permis de voir le jour. Et les haines de madame Chaudru étaient tenaces. Même ses différents parents adoptifs, certains avaient été très gentils, ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Elle les haïssait, comme elle haïssait le monde entier sans le connaître et sans vouloir le connaître.

Au fil des années son visage avait ainsi pris cet aspect glacé et sans âme. Devenue plus tard comme par miracle femme de femme, ses employeurs appréciaient sans en tirer aucune conclusion ce qu’ils voyaient comme une réserve naturelle qui convenait parfaitement à l’emploi. Madame Chaudru effectuait son service avec ponctualité, sérieux et silence, sans jamais se mêler de rien.

Madame Chaudru, pourtant, avait un enfant et un prénom.

Son prénom était Josette. Personne ne l’employait. Pour tout le monde n’existait que « Madame Chaudru » et beaucoup aurait presque été surpris s’ils avaient su que Madame Chaudru pouvait avoir un prénom. Pour madame Chaudru qui semblait ne pas avoir d’âme, si toutefois on pouvait se poser la question, posséder un prénom eut parût incongru. De toutes façons, Madame Chaudru n’avait aucune amie. Elle avait vite compris qu’elle n’avait besoin que d’une chose : manger. Aux yeux de madame Chaudru rien d’autre n’avait d’importance. A part sa haine.

Une seule fois un soleil avait éclairé la vie de Madame Chaudru. Son fils en était, sinon la preuve, du moins la conséquence. Elle avait alors un peu plus de vingt ans. Elle n’allait jamais au bal. Il y en avait pourtant beaucoup à Belleville mais elle ne les fréquentait pas. C’est sur les boulevards qu’elle avait connu Georges. Elle revenait d’un de ces travaux de couture qui la faisaient vivre mais qui lui abîmait terriblement les doigts quand un jeune homme d’à peu près son âge s’était soudain écroulé sur le trottoir, presque sur elle. Mademoiselle Chaudru, on ne l’appelait pas encore « Madame » avait sursauté et dans un réflexe avait rapidement commencé à marcher de côté en s’accrochant à son matériel de couture. Puis elle avait vu le visage du jeune homme, les yeux fermés, un sourire aux lèvres, et était resté en arrêt devant ce sourire. Mademoiselle Chaudru découvrit une chaleur étrange qui l’envahissait tout entière. Une chaleur qui lui était totalement inconnue. Alors Mademoiselle Chaudru s’arrêta, comme les autres passants. Le jeune homme ne bougeait pas mais gardait cet étrange sourire aux lèvres.

Tag(s) : #Elisabeth

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