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DANS LA QUEUE

- Dis papa, c’est toi qui me gardes ce soir ?

Le père regarde sa fille. Elle doit avoir sept ou huit ans, porte une robe bleu et a les cheveux coupés à la Jeanne d’Arc. Dans la queue le père et la fille attendent patiemment que leur tour arrive.

- Je ne sais pas, ta mère ne m’a rien confirmé...

- Mais elle me l’a dit, à moi !

- Oui, peut-être, mais pas à moi. Elle m’en a vaguement parlé l’autre jour, mais depuis plus de nouvelles !

- Mais puisqu’elle me l’a dit à moi ! Elle sait bien que c’est toi qui viens me chercher à l’école aujourd’hui !

- Oui...

Le père et la fille se taisent alors dans la queue du petit supermarché qui avance lentement. Le père est gêné, c’est à peine s’il ose encore regarder sa petite fille comme si une honte soudaine s’était emparée de lui. Elle s’en aperçoit, bien sûr.

- J’ai fait une très bonne dictée aujourd’hui. Je suis sûre que je vais avoir 16 !

- Comment le sais-tu ?

- C’est la maîtresse qui me l’a dit.

- Ah bon ? C’est bien...

- Et puis maintenant je suis certaine de passer dans l’autre classe !

- Il est peut être encore un peu tôt pour le savoir, petit amour, il reste quatre mois avant la fin de l’année. Mais, oui, tu as raison, je suis sûr aussi que tu passeras.

- Moi j’en suis certaine.

Elle touche la main de son père.

- Puisque je suis bonne en dictée, reprend-t-elle, je passerai certainement.

La queue refuse à présent d’avancer. La caissière est en train de changer le rouleau de papier de sa machine. Elle déroule l’ancien et le range, puis en met un nouveau en place. L’opération dure trois ou quatre minutes. Certains s’impatientent, d’autres non.

- Alors, tu as retrouvé tes amis à l’école ?

- Oui. Astrid était partie faire du ski, tu sais ? C’était très bien. Elle m’a dit que la prochaine fois elle m’inviterait si ses parents le voulaient bien et si maman était d’accord.

- Ben et moi ?

- Toi ?

- Oui : moi. De toute façon je suis d’accord, mais j’aimerais bien connaître les parents d’Astrid avant.

- Ils sont très gentils.

- Sans doute. Et tes autres amis ?

- Bof ! Je ne sais pas. C’est Astrid ma meilleure amie.

Ils progressent un peu ; le père pousse un panier du pied ; le nouveau rouleau de la caisse fonctionne en crépitant.

- Moi je vais passer dans l’autre classe, mais tous ne vont pas passer, tu sais ?

- Oui. Mais on ne sait jamais : si vous êtes une bonne classe tout le monde passera.

- Non, non ! C’est la maîtresse qui me l’a dit. Et puis il faut travailler, surtout pour les dictées. La maîtresse dit que c’est très important. Moi, comme je suis bonne en dictée je vais passer, mais il y en a d’autres qui ne sont pas bons, mais alors pas bons du tout en dictée. Ceux-là..., finit-elle en levant ses petits bras au ciel, comme si elle ne pouvait rien y faire.

¾ C’est très bien ma chérie, c’est très bien. Je suis très content de toi mais attendons tous de même la fin de l’année. Toi, continue à être bonne en dictée ! Je te fais confiance, termine-t-il en embrassant sa fille sur les cheveux.

Encore un peu de silence entre eux sous les néons et dans le brouhaha. Il ne reste que deux personnes devant eux mais l’une d’elles pousse un chariot chargé jusqu'à la gueule de victuailles diverses. « Elle fait des courses pour un régiment ou quoi ? pense le père. Et c’est quoi tous ces yaourts ? C’est pas possible, on va en avoir pour des heures ! »

Et puis, tout haut : « On a encore pris la mauvaise queue ! »

- Dis papa, ça doit être drôle d’être caissière...

Le père ne répond pas, le regard rivé sur le chariot qui les précède. Lui n’a dans son panier qu’un paquet de biscuits au chocolat et une bouteille de jus de pamplemousse. « Elle pourrait nous laisser passer devant elle ! »

Mais la femme au chariot affiche un air affairé ; on sent bien que cette femme n’a pas le temps, et surtout pas celui de laisser une autre personne passer devant elle. Pas d’état d’âme : elle avance sans voir.

- Tu n’es pas caissière, hein toi, papa ?

- Non ma chérie.

- Tu as un bureau et tu classes plein de papiers et tu écris toute la journée et tu parles souvent au téléphone aussi. Donc tu n’es pas caissière.

- Non ma chérie, mais ne parle pas aussi fort.

- Pourquoi ?

- Parce que.

La petite fille aux joues rondes fixe son père sans bien comprendre pourquoi il reste aussi évasif, ni pourquoi il lui dit ça. Elle ne parlait pas fort, et, de toute façon, c’est à lui qu’elle parlait et rien qu’à lui et pas aux autres. Et puis il y a ici tellement de bruit et de monde que personne ne peut l’entendre, si c’est cela qu’il craint.

- Ça doit être fatiguant caissière... Toute la journée elle reste assise à passer des choses !

- Oui, ça l’est certainement.

- Moi, plus tard, je ne veux pas être caissière ! Tu crois que si je suis bonne en dictée je ne serais pas caissière ? C’est pas drôle. Il y a des gens qui ne sont pas gentils avec vous, en plus. Il faut que je sois bonne en dictée, comme l’a dit la maîtresse, et puis bien parler aussi. Tu fais quoi toi papa comme travail ?

Le père la regarde. On sent qu’il a presque envie de pleurer, que des larmes ne sont pas loin mais qu’elles ne paraissent pas. Il met un temps à répondre.

- ... Je travaille, ma chérie, je travaille...

- Ah bon ? C’est pas comme caissière alors ?

- Non.

- Elles ne travaillent pas, elles, alors ?

- Si, mais ça n’est pas le même travail... Le mien est différent.

La femme affairée devant eux dépose avec un certaine brutalité ce qui se trouve dans son chariot sur le tapis roulant de la caisse. Sans cet air trop affairé et cette brusquerie, elle pourrait être jolie.

- Je suis contente, reprend la petite fille d’une voix argentée, parce que je n’aurais pas aimé que tu sois caissière. C’est très fatiguant ! Tu n’as jamais été caissière, c’est vrai ?

- Bien sûr que c’est vrai ! Ne t’inquiète pas, pas pour moi ma chérie.

- C’est bien alors...

- Allez, avance !

Le chariot a enfin déposé la moitié de sa marchandise sur le tapis et la caissière commence à faire passer les paquets devant un appareil qui émet à chaque passage un drôle de « bip ! », chaque fois que les paquets passent devant une petite fenêtre ombrée de vert.

- Alors ? C’est toi qui me gardes ce soir ?

- Je ne sais pas ! Je te dis que ta mère ne m’a rien demandé !

- Oui, mais maman elle m’a dit qu’il fallait que tu me gardes ce soir.

- Elle n’est pas là ?

- Ben non. Elle sort. Encore.

- Ah ?...

- Oui. Et elle ressort samedi aussi. Elle sort beaucoup. Elle dit qu’elle aime les rencontres.

- Les rencontres ?

- Oui.

- Et qui va te garder samedi ? Tu as envie que nous soyons ensemble ?

- J’aimerais bien mais maman a déjà demandé à Bérénice de venir.

- Ah oui : Bérénice. Elle est gentille Bérénice...

- Oui, elle est très gentille, je l’aime bien. On joue aux sept familles et on regarde un peu la télé, mais pas trop ne t’en fais pas ! C’est seulement quand il y a quelque chose de bien... Je ne comprends pas pourquoi maman sort tout le temps comme ça... Tu le sais, toi ?

- Non...

- Tu sais, elle sort au moins deux fois par semaine dans des soirées. Je crois qu’elle est invitée... Je me demande bien de qu’elle fait...

- Elle ne te dit rien ?

- Non. Elle ne veut pas. Mais elle est fatiguée après. Tu sors comme ça toi aussi ?

- Non.

- C’est mieux. Et comme ça quand elle sort je peux être avec toi. Je suis bien quand on est ensemble : tu es un gentil papa ; voilà !

- Moi aussi je suis bien avec toi ma chérie, répond le père en lui caressant les cheveux.

- Alors ? Ce soir c’est toi qui me gardes ?

- Fais attention ! Tu vas bousculer la dame !

C’est la « dame », en fait, qui s’agite en tout sens, mais la petite fille se déplace un peu et se rapproche de son père qui la regarde avec un sourire.

- Dis papa, c’est toi qui me gardes ce soir ?

- Je ne sais pas...

- Oh si ! Allez !

- Elle aurait tout de même pu me prévenir !

- Ses soirées, tu sais, elles se décident souvent au dernier moment, comme ça !

Et la petite fille balance sa main gauche en l’air.

- « Comme ça » ?

- Oui.

- Tu sais qu’elle ne me dit pas grand chose à moi...

- Oui... Je sais. Et parfois ce n’est même pas Béatrice qui me garde parce qu’on la prévient trop tard et qu’elle ne peut pas venir. Ça, ça énerve maman. Une fois même elle n’a pas pu sortir et elle n’était vraiment pas contente, je t’assure !

- Viens, ça va être à nous.

Les derniers paquets sortis du chariot de la femme s’amoncellent maintenant en un amas informe et bariolé de l’autre côté de la caisse.

- Bon, c’est d’accord ?

- Qu’est ce qui est d’accord ma chérie ?

- Ben pour ce soir ! C’est toi qui me gardes ! Et puis tu feras la cuisine. J’aime bien quand tu fais la cuisine, maman elle n’a jamais le temps. Elle met des plats tout fait dans le micro ondes et c’est tout. Avec toi c’est plus drôle, on fait de la cuisine ensemble, ça m’amuse.

- Je sais, je sais...

- Il n’y a qu’à lui téléphoner sur son portable !

- Hum... Tu sais bien qu’elle n’aime que je lui téléphone sur son portable...

- Je téléphonerai moi alors !

Il ne répond pas, rêveur.

Le chariot vide passe à son tour de l’autre côté de la caisse. La cliente tend fébrilement une carte bleue, s’impatiente et tape finalement un code sur une boîte grise.

- C’est pas très bon ces plats-là. J’ai l’impression que ça l’embête de manger, maman... Toi, c’est bon, souvent !

- Oui.

- Et alors, pour ce soir ?

- On va voir...

Tag(s) : #Nouvelles

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