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On annonça alors le retour du corps de Voltaire. Après le retour du roi, piteux, celui de Voltaire, grandiose. La dépouille de Voltaire aurait les honneurs du Panthéon, l’église Sainte Geneviève recyclée. Paul se souvenait de l’hommage rendu à Voltaire à la loge des Neufs Sœurs, de celui, aussi, dans les jardins d’Auteuil. Mais il n’avait jamais vu Voltaire. Il possédait encore dans un coffre resté aux Etats-Unis l’exemplaire du Dictionnaire Philosophique que lui avait offert Franklin, il y avait bien longtemps, et qu’il avait à peine ouvert. Les gazettes prédisaient un grand hommage dans tout Paris. De retour de Champagne, le cercueil du « grand homme » devait partir de l’ancien emplacement de la Bastille où il passerait une nuit. Paul savait déjà qu’une inscription y avait été gravée : « Reçois en ce lieu ou t’enchaîna le despotisme / Voltaire, les honneurs que te rend la patrie. » Paul comprenait mal ce peuple qui enfermait son roi et acclamait un mort. Il n’était pas question pour Paul Jones de suivre le cortège. On le prédisait immense. Une station était prévue devant le Théâtre de la Nation, à côté de la rue de Tournon. Il se tiendrait là, avec Paine et Morris, sans doute le colonel Blackden, sur le chemin du Panthéon. Paul pensa y brandir une nouvelle fois le drapeau américain mais Gouverneur Morris l’en dissuada. Les temps changeaient trop vite pour que le drapeau des Etats-Unis pût être élevé sans réflexion et concertation. Venant de la Bastille dans le cortège officiel Chamfort avait promis de les rejoindre, mais Paul y comptait peu. Chamfort devenait très fantasque. Exalté.

Le matin, il pleuvait. Le bruit courut que la cérémonie serait remise. Le soleil se montra finalement. Les nouvelles arrivaient presque en temps réel place du Théâtre de la Nation. Le cortège, parti de la Bastille, avait ensuite emprunté la rue Saint-Antoine, la rue Saint-Honoré et fait une halte place Louis XV. Le roi se trouvait-il derrière les vitres des Tuileries ? Que pensait-il ? Le front de Paul Jones se rembrunit. Il apprit que le cortège était plus immense encore qu’on ne l’avait pensé. Des régiments l’ouvraient, suivis d’enfants. Venaient ensuite des portraits de Voltaire, de Rousseau, de Mirabeau mort en avril et le premier entré au Panthéon. Puis une députation des théâtres. Une statue de Voltaire d’après Houdon, toute dorée et décorée de fleurs. Académiciens et gens de lettres entouraient les soixante-dix volumes des œuvres de Voltaire, des fanfares suivaient et arrivait enfin le sarcophage sur un char tiré par douze chevaux blancs. Derrière, une foule. Aucun membre du clergé, même constitutionnel.

— Certainement superbe, se moqua Gouverneur Morris. Je me demande comment toute cette foule pourra se glisser dans les rues étroites de ce quartier.

Elle arriva pourtant, un peu en désordre. « Peuple éveille-toi, romps tes fers, la liberté t’appelle », lançait un chœur.

Les nuages emplissaient à nouveau le ciel. Une première goutte en tomba, puis une deuxième, puis un véritable déluge s’abattit sur la cérémonie. Les gouttières débordaient, les rues devenaient ruisseaux et la place du Théâtre de la Nation un lac. La débandade s’empara de la foule. Voltaire resta seul au milieu de la place. Les Américains s’enfuirent vers la rue de Tournon toute proche en attrapant au passage Chamfort dont l’habit d’académicien ne ressemblait plus à rien. Ils arrivèrent trempés chez Paul qui sentait le froid l’envahir. Ils allumèrent un feu. La bonne fit chauffer du vin.

— Quelle cérémonie ! s’exclama Chamfort. Grandiose ! Ah, Voltaire !

Morris était tombé plusieurs fois, sa jambe de bois dérapait dans les mares. Le déluge avait changé son esprit moqueur en mauvaise humeur. Il haussa les épaules :

— Elle était piteuse et la pluie ne la rehausse pas du tout !

Le soir même, entre deux averses, Voltaire entrait au Panthéon.

Paul resta dans son lit plusieurs jours à frissonner. Il y apprit qu’une fusillade avait eu lieu au Champ de Mars. La garde nationale de La Fayette avait tiré sur le peuple assemblé autour de l’autel de la Patrie. Des morts. Un an après la grande fête de la Fédération. Cette révolution s’emballait. Elle perdait de sa mesure. Il voulut en savoir plus, se leva péniblement, tout lui devenait pénible, surtout l’inaction, et se rendit chez Morris. L’homme d’affaires se préparait à partir pour rejoindre la femme de l’ambassadeur d’Angleterre. Louchant vers la pendule il offrit tout de même un thé à Paul Jones. Il n’en savait pas plus sur cette fusillade que tout le monde.

— Cette affaire, je crois, va nous assurer la tranquillité, bien que probablement quelque chose de bien plus sérieux soit nécessaire pour mater cette abominable populace.

Paul acquiesça. Ils avaient au moins en commun d’être de fervents soutiens d’une république aristocratique, loin du côté populaire qu’affichait sans cesse Thomas Paine qui, ajouta Morris, « est bouffi jusqu’aux yeux et en gestation d’un texte sur les révolutions. » Paul Jones trouvait Morris injuste, hautain jusqu’à l’extrême. Il se souvint de cette hauteur quand il l’avait rencontré la première fois, à Philadelphie. Le seul avantage que Morris voyait dans la qualité de Paul, celle d’officier de marine, était d’attirer les femmes. Morris s’était-il battu, lui ? Non. Paul Jones pouvait dire que lui ne s’était jamais battu pour attirer les femmes, son combat était celui de la liberté. Morris poursuivit :

— Monsieur de Talleyrand dit que la nation est une parvenue, donc insolente. La situation est telle, dit-il, que seuls les remèdes violents pourront agir, et ceux-ci amèneront la guérison ou la mort.

Gouverneur Morris paraissait nerveux. Il termina son thé, prit son chapeau et sa canne puis se retourna vers Paul, énervé.

— La fuite du roi et de la reine a provoqué, entre autres, un décret contre l’émigration. Il va ralentir la vente des terres en Amérique !

Paul le savait. Et la Compagnie du Scioto montée par le mari d’Augustine, Duval d’Epremesnil, montrait des signes de faiblesse. Les rares nouvelles qui en revenaient n’incitaient pas à la confiance. Les premiers colons n’avaient trouvé là-bas que de pauvres cabanes dispersées dans un pays hostile. Pire : après le massacre du mois de janvier, les Indiens revendiquaient ces terres comme leur appartenant. Washington avait ordonné une expédition contre eux. On en était là.

Tag(s) : #Paul Jones

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