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LA SORTIE

Deux heures à se préparer. Elle s’est même achetée pour l’occasion une ample chemise jaune avec des soleils dessus . on peut deviner ses seins. Lui ? Il n’a rien fait. Il est toujours habillé de son vieux pantalon de velours râpé. Et elle, ça, ça l’énerve ! Il faut tout lui faire, tout le temps ! Elle s’est bien rendu compte, avec le temps, que son mari était un incapable, qu’il faut toujours tout faire à sa place ! Heureusement il travaille et a un bon salaire ; c’est déjà ça. Là, il va falloir qu’elle l’habille. Les amis qui les attendent sont des gens chics ; ils habitent à trois maisons de là, lui est architecte. Et elle veut qu’il soit présentable, son mari.

- Eric viens ici mon chéri ! crie-t-elle sans s’en apercevoir.

On entend l’interpellé bougonner vaguement mais il obéit tout de même. Il la rejoint dans leur chambre ; elle n’a pas bougé depuis plus de cinq ans : un grand lit bas, des placards muraux, une table basse et un tableau qui représente une fleur dans un champ. Le couple ne refait les pièces qu’après une crise difficile, comme si repeindre les murs permettaient de tout reprendre à zéro. Ils refont comme ça une pièce par an, environ. Sans leurs crises il serait fort à parier que leur petite maison serait une ruine.

- Bon, voyons…

Elle ouvre un placard, celui qui contient ses affaires à lui, et trifouille dedans en jetant des regards furtifs vers son mari. Il l’énerve, si vous saviez comme il l’énerve ! Il ne s’intéresse à rien, à part le foot et les « bons » vins. Mais elle n’en montre rien.

- Comment vas-tu t’habiller chéri ?

- Je ne sais pas chérie…

Une pile de chemises est là, impeccablement repassées. Elle rêve d’une femme de ménage mais lui affirme qu’ils n’ont pas assez d’argent. Alors c’est elle qui repasse. Et elle repasse bien, elle repasse même très bien. Elle s’empare d’une chemise et la dépose sur le lit : « Tiens, tu mettras ça ! » Mais ce n’est pas terminé. Elle hésite devant un pantalon de toile bleu, mais ça n’ira pas avec la veste verte qu’elle veut lui faire porter. Et puis il y a les chaussures. Elle regarde celles qu’il porte : des baskets. Non, il ne peut aller chez les voisins en baskets ! Il y a bien ces mocassins, là… Peut-être…

Le téléphone sonne, il sort de la chambre pour répondre.

Elle sort d’un tiroir une paire de chaussettes vertes qui iront très bien avec la veste et la pose à côté de la chemise. Il manque encore le pantalon. Celui-là, peut-être, le beige. Elle lui a acheté il y trois mois. Ca, elle s’en souvient ! Il avait fallu le traîner de magasin en magasin ; le « traîner », il n’y a pas d’autre mots ! Ca a bien failli se terminer en drame, une fois de plus.

Il revient dans la chambre : « C’était qui chéri ? » « Marc. » « Ah. »

- Allez, enfiles cette chemise chéri !

A plus de cinquante ans Eric fait son âge mais elle se dit qu’il fait jeune, comme elle. Ils ont su rester jeunes, eux. Ca la rassure. Son torse nu, pourtant, n’éveille rien chez elle. Elle ne pense ni à le caresser ou à y déposer un baiser.

Son choix s’est porté sur le pantalon beige et une paire de mocassins marrons. Il sera bien comme ça. C’est important, pour elle, qu’il soit bien habillé quand ils sortent ; et ils sortent peu.

C’est elle qui boutonne sa chemise, les yeux plissés, les sourcils froncés. Elle aime avoir ce pouvoir sur lui, le pouvoir du vêtement, le pouvoir de la mode, celui du goût. Là, il se laisse totalement faire. Il lui rappelle ses enfants qui sont maintenant grands et qu’elle n’habille plus. Elle est sûre que dans ces opérations d’habillage Eric ne gueule pas ; sauf quand il faut faire les boutiques : il déteste ça, ça fait « femme ».

- C’est bien chéri. Maintenant enlève ton pantalon et mets celui-là ! Il est comment ton slip ? Bon, ça va.

Elle évalue tout d’un regard rapide, un regard de connaisseuse, d’expert. Eric met le pantalon. Elle fourre la chemise dedans, ferme les boutons, passe une ceinture dans les coulants et la boucle. Elle se recule un peu pour mesurer l’effet de sa composition.

- C’est bien chéri, répète-t-elle avec un sourire. Maintenant mets ces chaussettes et tes mocassins marrons. Moi je vais faire un paquet pour les chocolats et ta bouteille de vin.

Elle est gentille, au fond.

Là, Eric se réveille : « Fais gaffe, te goures pas ! Tu prends la troisième bouteille à droite ! Elle ira bien avec les escargots ! »

Tag(s) : #Nouvelles

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