Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Paul Jones (roman extrait) - Cherbourg

Le carrosse de cour filait dans la nuit noire. Il était à peine quatre heures du matin. Armand de Kersaint et Paul Jones avait pris la route une heure auparavant pour Cherbourg en Normandie. Après bien des tergiversations le roi avait enfin décidé de s’y rendre pour assister à la mise en place du neuvième cône du port de guerre artificiel qu’on y construisait. Paul avait grand plaisir à retrouver le comte de Kersaint, qui avait pris la Guyane en 82. Ils se rencontraient souvent. Armand de Kersaint était une mine d’idées nouvelles, pour la marine, les navires, son organisation, mais aussi pour la société tout entière. Pétri de ces « idées nouvelles », comme on disait, Kersaint n’avait jamais voulu devenir franc-maçon, comme Diderot mort deux ans auparavant.

— On dit que c’est le duc de Castries qui a fini par convaincre Sa Majesté, dit Kersaint. Quoiqu’il en soit ce déplacement fera date, vous pouvez m’en croire. Savez-vous que le roi dans son royaume ne s’est jamais rendu qu’à Reims pour son sacre ?

Paul ouvrit un œil. Il n’avait reçu l’ordre de se rendre à Cherbourg avec le comte de Kersaint que tardivement. Le billet l’avait joint dans les bras d’une veuve anglaise encore pleine de jeunesse et, depuis quarante-huit heures, il avait à peine fermé l’œil. Mais une invitation du roi de France à l’accompagner, à le précéder, pour une inspection navale passait avant tout. Le roi pouvait tout demander à son chevalier, jamais Paul Jones ne lui refuserait rien.

— On dit aussi, poursuivit Kersaint avec un clin d’œil, que le roi a été très touché du récit de vos campagnes que vous lui avez offert pour le premier janvier. Même s’il connaissait déjà vos exploits. Grâce à vos écrits, mon cher chevalier, vous resterez dans l’histoire.

Paul Jones cette fois ouvrit complètement les yeux et les oreilles.

— Faites de même, monsieur le comte, vos exploits sont bien plus considérables que les miens.

— Vous dites sans doute vrai. Mais je ne suis qu’un Breton au service de son roi et du royaume. Seule la victoire est ma récompense, ajouta Kersaint en repoussant une mèche de cheveux qui dépassait de sa perruque et lui tombait sur le front.

La lueur encore faible du soleil commençait à pointer dans leur dos, lançant sur la terre une clarté rasante. Sur la route toute neuve, comme on en faisait beaucoup depuis une quinzaine d’années, le carrosse continuait à filer sans à-coups, d’un trait.

— Vous retrouverez à Cherbourg votre ami Kerenvel, reprit encore Kersaint. C’est un jeune homme prometteur, je l’ai eu sous mes ordres à cette désastreuse rencontre des Saintes. Il commandera un des navires engagés dans la bataille navale organisée pour le roi.

Bataille navale ! Le ressentiment prit Paul Jones à la gorge. Il vit devant lui Kersaint en grand costume de capitaine de vaisseau de la marine royale et lui en simple habit gris-bleu, un simple costume de ville. Kersaint devait lire dans ses pensées :

— Pour les parades vous serez vêtu de votre uniforme de capitaine de vaisseau de la Marine américaine. Tout est prévu, mon ami. Monsieur Jefferson a donné son accord.

Paul attendit un moment puis soupira.

— J’enrage quand je pense que le Congrès refuse toujours d’entretenir le moindre vaisseau de guerre ! Je prêche dans le désert !

— Ce qui vous laisse sans emploi.

— En effet. J’aurais dû être amiral dans cette flotte de guerre. L’Amérique commet là une grave erreur.

Rien n’y faisait. Le Congrès misait tout sur le commerce sans même songer à protéger ses navires. Un des résultats de cette légèreté était que le bey d’Alger qui piratait en Méditerranée arraisonnait sans crainte les marchands américains et faisait leurs équipages prisonniers. Il en demandait rançon et les négociations entre Alger et Philadelphie n’aboutissaient pas. Il était impossible, sans marine de guerre, de combattre ces pirates. Thomas Jefferson, qui avait succédé en France à Franklin, entrait dans les vues de Paul Jones mais la majorité du Congrès préférait décidément le commerce à la guerre. Or Paul n’était rien au commerce et tout à la guerre.

— Pensez-vous, mon cher comte, que le roi m’accepterait dans sa marine ?

Les yeux de Kersaint se plissèrent. Il joignit les mains en silence.

— Je l’ignore.

Il réfléchit un instant.

— Nous sommes maintenant en paix, chevalier. Les relations entre nos deux pays se construisent lentement sur fond de dettes considérables que le Congrès a contracté envers le royaume. Votre éventuelle intégration dans la Marine royale pourrait poser de délicates questions diplomatiques qui poussent à la prudence. Sans même parler de nos nouveaux amis anglais qui verraient cette nomination d’un très mauvais œil. Vous êtes peu apprécié au delà de la Manche… Le royaume vient de signer un traité de commerce avec la Grande-Bretagne, ajouta Kersaint songeur. Il est, à mon avis, une catastrophe : les produits à bas prix des manufactures britanniques vont déferler sur le royaume. Cette liberté totale du commerce me déplaît, elle créée des profiteurs et des dupes. Mais nous devons rester en bons termes avec le roi George.

— Je pourrais pourtant rendre de grands services au royaume, en Méditerranée ou aux Indes, reprit Paul que les affaires de commerce n’intéressaient décidément pas.

— En attendant nous devons nous assurer que la bataille navale de théâtre envisagée se déroule sans incident, sans accident et sans abordage non contrôlé entre les navires. Ce serait d’un effet déplorable pour le spectacle. Nous serons à bord du Patriote avec Sa Majesté.

— Je serais mieux sur un navire que dans cette boîte à crottin, grommela Kersaint.

Ils passèrent Dreux puis Verneuil et changèrent de nouveau de chevaux à L’Aigle. Le temps était superbe. La « boîte à crottin » s’était vite transformée en une sorte de four dans laquelle un pâté aurait cuit tout à son aise. Kersaint qui avait emmené avec lui six bouteilles de vin achetées à Houdan portait à sa bouche les goulots avec une régularité qui commençait à inquiéter Paul. Le comte devenait d’heure en heure plus rouge et soufflant. Dans quel état allait-il arriver à Cherbourg ? Comme s’il lisait dans les pensées du chevalier, il lui dit :

— Ne vous inquiétez pas : l’air de la mer me ressuscite.

Nouveau changement de chevaux à Falaise en ébullition. La populace répétait les scènes qu’elle produirait le lendemain pour le passage du roi. Les rues étroites et encombrées empêchaient le carrosse de passer. On criait à la vue des lys qui ornaient les portières des « Vive le roi ! » qui n’arrangeaient rien. Cinquante jeunes filles et cinquante jeunes gens vêtus d’une toge blanche ceinte d’une ceinture rose avec des lauriers dans les cheveux bordaient la grand’route. On les houspillait pour qu’ils gardassent bien la ligne, leur bouquet de fleurs droit entre leurs mains. Le comte de Kersaint de plus en plus aviné devenait colérique. Il hurlait au cocher de rouler sans se soucier de membres brisés puis se réfugiait en maugréant dans la « boîte à crottin » en ouvrant une nouvelle bouteille de vin.

Ce voyage n’en finissait pas. Peu après Falaise, à Ussy, un essieu se brisa. Il fallut réparer à la lueur des torches. Ils arrivèrent à Cherbourg après minuit. Affamés, fourbus et épuisés.

Le temps heureusement était clément. Ciel dégagé, petit vent favorable pour le spectacle, mer calme. Pour le deuxième jour, la rade de Cherbourg était toute en fête. Vingt vaisseaux de guerre allaient s’affronter en parade. Tout était prévu : évolutions, canonnades et enfin abordages. Sur le pont du Patriote le roi piaffait d’impatience. Il avait parfaitement bien supporté ses trente et une heure de voyage en deux jours, les foules, le peuple ; tout. Il avait dîné dans les champs avec des paysans, doté une jeune fille, gracié six déserteurs condamnés à mort. Il s’était fait acclamé à Falaise, Thury, Caen, Cherbourg comme un « vrai » roi. On admirait sa robuste constitution. Et la veille il avait découvert la mer. Depuis des années il était plongé sur des cartes, se faisait raconter les navigations des uns et des autres, contemplait les tableaux de marine, mais jamais il n’avait vu la mer. Arrivé à minuit, dès quatre heures du matin il était debout et, à peine la messe entendue, il se précipitait sur le rivage. C’était donc ça ? Cette immensité encore bleue-noire qui ondulait et exhalait un parfum si particulier.

Aujourd’hui il déployait sa haute taille sur le pont du Patriote, vêtu d’un uniforme rouge de lieutenant général des Armées navales, la lunette à la main et le visage réjouit. Il allait assister à une mise en scène de combat naval. Autour de lui la duc de Castries, ministre de la marine, le marquis de La Fayette, le duc d’Harcourt, Du Mourier, colonel à Cherbourg et organisateur des grands travaux du port, Jefferson l’Américain, mince, simple, plus aristocrate peut-être que tous les comtes ou les marquis présents. Plus en retrait se tenaient Jones et Kersaint, la hantise de l’incident au ventre. Au large les vaisseaux prenaient la ligne dans les signaux et les sifflets. Ils échangeaient les premiers coups de canon dans des panaches de fumée qui montaient dans les voiles. Le roi commentait. Vergues, misaine, artimon, passavant, galhaubans, allures, il semblait tout connaître comme s’il avait navigué toute sa vie.

Tout d’un coup il se rapprocha de Jones et de Kersaint.

— Pourquoi ne tirons-nous pas, nous ?

— Parce que nous sommes là en observateurs, Votre Majesté.

— Je veux que nous tirions aussi. J’aimerai me rendre compte du recul des canons. Emmenez-moi dans les batteries messieurs.

Paul et Kersaint se regardèrent, indécis. Même seulement chargé à poudre un canon pouvait toujours réserver des surprises.

— C’est un endroit dangereux sire, risqua Paul. Une amarre de canon peut lâcher…

— Messieurs je le veux, emmenez-moi !

Personne n’avait prévu une telle démonstration. En un instant le Patriote fut aussi animé que s’il y avait eu un véritable branle bas alors qu’au large la fausse canonnade se poursuivait. Le ministre de la marine courait dans tous les sens sous le regard amusé du roi. Le capitaine du navire avait fait virer de bord et Jones était descendu dans les batteries pour rameuter l’équipage. On ouvrit les sabords.

Puis Louis XVI descendit lestement suivi d’une dizaine de personnes.

— Tous ces messieurs prennent bien de la place, glissa Jones à Kersaint. J’ai peur qu’il n’arrive un accident.

— Que voulez-vous faire ? répondit le comte. Veillons à ce que la démonstration ne dure pas trop longtemps et qu’une bordée suffise.

Les canons tonnèrent les uns après les autres, emplissant la batterie de fumée et de poudre. On entendit les messieurs tousser, pas le roi. Quand on y vit un peu plus clair on le découvrit la perruque et le visage gris de poudre mais plus réjouit que jamais.

— J’ai vu ce que je voulais voir. Remontons vite pour assister à la suite du combat naval !

Au souper, à l’abbaye Notre-Dame du Vœu, le roi n’avait rien perdu de sa jovialité. Dès le lendemain à l’aurore il se remettrait en route pour Versailles, avec une halte à Caen où était prévue une réception.

— Vous m’avez superbement traité à votre château de Thury et vous faites de même ici, dit le roi au duc d’Harcourt qui s’inclina plusieurs fois et désigna au roi la foule massée dans le parc qui assistait de loin au souper. Monsieur le duc, vos demeures sont bien belles, mais ce que vous venez de me faire voir est bien mieux encore !

Son regard souriant embrassait le peuple qui, voyant ça, cria des « vive le roi » qui résonnèrent entre les murs de la vieille abbaye.

— Personne n’a jamais vu un roi aussi heureux ! glissa le comte de Kersaint.

Paul se trouvait plus loin, à la table réservée aux officiers de la journée.

— Ce qu’il vous manque, Paul, c’est un navire car on m’a dit que pour les femmes vous en étiez pourvu, et des meilleures !

Paul eut un sourire pâle qui tranchait avec la gaieté ambiante.

— Les Etats-Unis ne veulent malheureusement plus de marine de guerre et le duc de Castries vient de me faire savoir que le roi, même s’il en a bien envie, ne peut m’engager dans la sienne.

Les deux hommes se turent. Kerenvel était embarrassé de constater à quel point Paul Jones lui paraissait fatigué, voûté.

— J’ai tenté de me lancer dans les affaires, un négoce de bois pour la marine, reprit celui-ci d’une voix lasse, mais j’ai eu l’infortune d’y perdre mon investissement, détourné par un escroc qui s’est enfui en Autriche. Ma dernière victoire est que l’argent des prises du Bonhomme Richard a enfin été en partie distribué, même si le compte n’y est pas. Il me reste encore à négocier ce qui a été réalisé au Danemark.

Kersaint éclata de rire. Paul le soupçonna d’avoir encore abusé de vin. La perspective de rentrer à Paris déplaisait au comte, mais il n’avait pas le choix. Il s’était lancé dans le doublement en cuivre de toutes les coques de la flotte et dans d’autres améliorations encore. Le comte de Kersaint n’avait plus d’affectation à la mer, rédigeait mémoire sur mémoire et passait dorénavant beaucoup plus de temps dans les bureaux que dans les ports et très proche, trop proche disaient certains, de l’ambitieux duc d’Orléans.

Se demandaient-ils si la guerre leur manquait ? Le chevalier Paul n’avait vécu que par elle, il se rendait compte qu’il n’était plus rien sans elle. Sa gloire était passée et, même s’il gardait une certaine influence qui ne coûtait rien à personne, il sentait bien que son étoile déclinait. Les jalousies, des deux côtés de l’Atlantique, avaient eu raison de lui. Il savait pourtant qu’il avait toujours eu raison, depuis plus de dix ans. Et si c’était plutôt Chamfort qui avait raison ? Que la Gloire n’est que vanité ? Où es-tu Dame de la mer ?

L’impératrice de Russie cherchait des marins pour sa guerre contre les Turcs. Tout le monde le savait. Des Anglais étaient déjà partis là-bas.

— Monsieur Simolin, qui représente cette impératrice à Paris, m’a approché, dit Paul Jones. Nous ne faisons encore que parler. Il m’a dit que « si Sa Majesté impériale devait confier au commodore Jones le commandement de sa Flotte en Mer Noire en lui donnant carte blanche, Elle serait certaine qu’en moins d’un an Jones ferait trembler Constantinople. », ajouta Paul en en riant presque. C’est certainement exagéré.

Kersaint devint pensif. Autour d’eux le souper était plein de gaîté et le roi, alors qu’il devait repartir dans la nuit, semblait ne pas se soucier de l’heure. A Cherbourg, Versailles n’aurait pas reconnu son roi.

— La Russie n’a pas de marine, Paul, ni de tradition maritime. Un vaisseau de soixante quatorze pourrait bien être là-bas vaisseau amiral d’une flotte hétéroclite d’une dizaine navires !

— On me propose en effet le grade d’amiral.

— Vous m’aviez caché ça, sourit Kersaint.

La Russie se trouvait encore en guerre, encore une fois, avec l’empire Ottoman, sur la Mer Noire. Mais la marine n’était pas le fort de la Russie, les marins lui manquaient. Cette nouvelle guerre maritime attirait des aventuriers de toutes nationalités, dont beaucoup d’Anglais puisque l’Angleterre était sur cette affaire plus ou moins alliée à la Russie. Le prince Potemkine commandait, mais Potemkine était-il un marin ? Non. Il avait été l’amant de Catherine, il ne l’était plus. La Grande Catherine II de Russie, vieillissante, se contentait de jeunes amants de passage, avec visite médicale préalable obligatoire. Les temps, là-bas, changeaient aussi.

La réputation de Paul était intacte et tout le monde le savait à terre. Mais la Russie paraissait si loin…

— Il y a là des places à prendre, fit remarquer Kerenvel. Amiral Jones ! Ne dites-vous pas depuis longtemps que vous méritez ce grade ?

— Oui, mais dans la marine des Etats-Unis.

Au milieu de la joie générale, Paul baissa le visage. Il n’osait pas dire qu’il hésitait. Il n’osait pas s’avouer qu’il n’était plus qu’un homme sans qualité et sans situations, et que certains traitaient encore de « corsaire ». L’impératrice de toutes les Russies lui proposait un grade d’amiral ; et il hésitait. Comment l’admettre ? De l’argent ? Simolin lui en promettait autant qu’il en voudrait : la Russie voulait des victoires sur l’Ottoman. Chercher la Gloire en mer Noire ?

— L’Atlantique est mon domaine.

— Mais la Gloire est votre destin.

— Et la liberté ?

—Vous en êtes un emblème.

Avouer qu’il ne savait pas quoi faire ? Non. Paul parla d’autre chose.

— Il faut encore négocier les prises de mon escadre envoyées au Danemark et en Norvège.

Armand de Kersaint ne sourit plus. Il est dans l’âme de Paul comme dans la mâture d’un navire. Il sent.

— Alors allez au Danemark, vous verrez ensuite pour cette impératrice. En attendant buvons à la santé du roi !

A son retour, Paul apprit la mort soudaine de Constance de Lowendal, comtesse Turpin de Crissé. Elle s’était soudainement écroulée dans son salon en récitant un de ses poèmes. Elle avait quarante-trois ans.

Tag(s) : #Paul Jones

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :