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CECILE

Louis avait décidé que Cécile devait mourir. Et il y avait de quoi rire, vraiment ! La mort de Cécile serait sa dernière œuvre d’art, et sa vengeance d’avoir toujours été rejeté par toute la famille. Cécile, aimée de tous, ne serait bientôt plus qu’un cadavre presque ordinaire.

À présent seule dans la grande maison, Cécile éprouva un sentiment étrange, mêlé de soulagement et d’angoisse. Tout l’après midi avait été consacré aux formalités notariales et voilà que, maintenant, Cécile se retrouvait propriétaire de cette vaste demeure qu’elle connaissait à peine. Son oncle, un excentrique qu’elle avait peu connu, était enfin « mort » la semaine précédente, lui laissant, comme elle l’avait prévu , tous ses biens. Parmi eux figurait « Le Rocher », cette immense maison bâtie au XIXème siècle, entourée d’un grand parc boisé, perdue au beau milieu du Morvan.

Cécile avait décidé de la garder, depuis longtemps déjà, pensant que le parc serait, pour ses enfants, un terrain de jeu idéal. Et la maison... La maison... Et puis pourquoi se le cacher ? Elle avait toujours voulu cette maison.

Pourtant, maintenant parvenue au but qu’elle s’était fixée, Cécile s’interrogeait. Avait-elle bien fait ? N’était-ce qu’une impression ou émanait-il vraiment de cette demeure une bien étrange atmosphère ? Après la journée fébrile passée en évaluations et en signatures, le silence lui paraissait oppressant.

Elle regarda autour d’elle.

L’intérieur de la maison était sombre, de lourds rideaux en velours cramoisi pendaient aux fenêtres, ne laissant que quelques rayons du soleil couchant pénétrer dans le vaste hall.

« Mais pourquoi donc ai-je décidé de passer la nuit ici, dans cette maison lugubre ? » se demandait-elle légèrement inquiète.

Le vent faisait courber les pins de l’allée et grincer la charpente. Cécile avait froid. Elle alla chercher le gilet de laine qu’elle avait apporté et se dirigea vers les cuisines un sourire de satisfaction aux lèvres.

« Je me demande comment oncle Louis a pu amasser autant d’argent... Ce ne sont certainement pas les deux ou trois livres qu’il est parvenu à faire éditer, ou les quelques tableaux qu’il a peint qui ont pu lui rapporter cette fortune ! »

Un courant d’air glacial, nous étions pourtant en juin, se glissa entre ses jambes. Cécile frissonna et hâta le pas. La cuisine était plus grande encore que son apparentement parisien ! Deux vastes cheminées noires faisaient comme deux abîmes à chaque bout de l’immense pièce. Cécile imagina très bien ces cheminées comme portes de l’enfer. Oncle Louis n’avait-il pas toujours prétendu que la seule vie possible était la vie avec le Diable ?

Elle haussa les épaules. Personne ne regretterait la disparition d’oncle Louis, surtout pas elle, au contraire... Le frère de sa mère avait toujours été un être... oui : diabolique... Agressif, disant tout ce les autres ne voulaient pas entendre, il avait plus d’une fois semé dans la famille la zizanie. Il avait fallu sévir. On ne l’invita plus. On ne lui parla plus.

- Madame voudra dîner ?

Cécile sursauta : « Mais qui êtes-vous ? Que faites-vous là ? »

- Je suis la domestique madame...

Une domestique ? Il n’en avait jamais été question ! Et comment avait-elle pénétré dans la maison ? Cécile s’étonna mais demeura calme.

- Vous n’avez rien à faire ici, reprit-elle d’un ton qu’elle aurait voulu plus sec, je vous prie de quitter cette maison !

- C’est impossible, madame...

Impossible ? L’air résolu de la domestique, brune et forte, les cheveux longs et épais, laissa Cécile sans voix. Elle eut peur. Que tout cela pouvait-il signifier ?

Sans un mot, la domestique alluma le grand fourneau et sortit d’un des placards une marmite aux dimensions impressionnantes. Une longue flamme, dans la pénombre, s’échappa de la cuisinière.

- Madame prendra bien un apéritif ?

Cette voix... Cette voix... Cécile voulut parler mais l’émotion écrasa les mots dans sa gorge. Elle observa la domestique. Elle devait mesurer environ un mètre quatre-vingt, et son visage, à demi caché par ses cheveux, souriait... Qui était cette femme ? La dernière farce d’oncle Louis ?

- Madame prendra-t-elle un apéritif ?

Non, cela ne pouvait être possible ! Elle l’avait... Et pourtant cette voix, cette démarche, ce rictus, cette silhouette... Cécile porta vivement ses mains devant sa bouche pour étouffer un cri.

Elles s’observèrent en silence durant de longues minutes, puis le sourire de la domestique s’élargit :

- Tu peux crier autant que tu le veux, Cécile... Nous sommes tous les deux enfermés dans cette cuisine, aux portes de l’enfer, et la première habitation est à des kilomètres !

- Mais...

- Eh oui, tu as du mal à comprendre ? C’est normal, toi et ta famille n’êtes qu’un ramassis d’idiots !

Cécile regarda vivement autour d’elle, soudain glacée. Les deux portes de la cuisine, de lourdes portes en chêne étaient verrouillées et les fenêtres, munies d’épais barreaux, interdisaient toute fuite.

¾ Mais pourquoi toute cette comédie ? Que me veux-tu ?

Oncle Louis, car c’était bien lui, enleva sa perruque et fit apparaître une tignasse de cheveux blancs.

- Rien d’autre que ta mort, Cécile, rien d’autre...

Oncle Louis s’approcha de Cécile à pas lents et lui prit la main. Elle se laissa faire. Il l’amena devant l’une des cheminées et la fit asseoir sur une vieille chaise de rotin noircie par le feu.

- Ta mort sera douce et exemplaire. Ensuite, seulement, je te suivrai... Nous passerons par là, éclata-t-il de rire en désignant la cheminée.

Cécile le regarda avec épouvante. Ce viel homme était fou ! Complètement fou ! Et il allait la tuer ! Mais Cécile ne paniqua pas. La première peur passée toute sa lucidité lui était revenue. Cécile réfléchissait. Elle savait qu’elle devrait agir plus vite que lui. Elle devait être la plus rapide. Cécile ne connaissait pas la capitulation. Sa main droite vola vers le tisonnier. Ses vieux réflexes de championne de tennis lui revinrent immédiatement. À peine le tisonnier dans sa main, elle l’envoya de toute ses forces dans le visage d’oncle Louis. Il hurla. Elle recommença. Une fois. Deux fois. Trois fois . Quatre fois. Calmement. Froidement. Elle n’eut bientôt plus à ses pieds qu’une masse sanguinolente et inerte. Elle se pencha. Oncle Louis était mort.

Cécile se releva un sourire aux lèvres : « Cette fois, tout est vraiment à moi ! »

* * *

Tag(s) : #Nouvelles

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