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RUPTURE

Il prend le téléphone et compose son numéro, son numéro de téléphone à elle.

Le téléphone sonne, elle décroche.

Lui : « C’est toi ? »

- Oui.

- Ça me fait plaisir...

Puis s’installe entre eux un léger silence, un silence très particulier, comme le silence qui précède la tempête, celui durant lequel les oiseaux se taisent, durant lequel le Temps lui-même se ralentit, s’arrête presque

- Je voulais te demander ce que...

Et puis il se tait.

C’est elle qui reprend : « C’est fini. »

- Fini ?

- Je ne t’aime plus.

L’homme ouvre la bouche. On sent bien qu’il voudrait dire quelque chose, mais qu’il ne sait pas vraiment quoi ni comment. Il se contente d’ouvrir la bouche et de la garder ouverte sans qu’un seul son n’en sorte. Il sert un peu plus fort le combiné du téléphone, chancelle un peu, fronce les sourcils, et s’assoit sur le premier fauteuil venu. A l’autre bout aussi, elle sert un peu plus fort le combiné. Elle pleure un peu, des larmes coulent le long de ses joues ; il entend les larmes couler le long de ses joues. Lui ne pleure pas, pas encore. Ce qu’elle vient de lui dire n’est pas encore vraiment parvenu à son cerveau. Il oscille entre un cauchemar ou la folie ; il ne sait pas. La main qui ne tient pas le téléphone tremble un peu comme pour s’occuper.

Il murmure, il souffle plus qu’il ne murmure un « Comment ? Comme ça ? »

- Oui, répond-t-elle.

Et elle fond en larmes.

Elle reprend : « J’en ai assez. C’est terminé. »

Ses larmes redoublent, ses joues en sont inondées. Elle est assise, elle aussi. La main qui ne tient pas le téléphone fouille ses cheveux. Parfois elle prend un mouchoir, essuie ses joues mouillées et se mouche.

¾ Mais... Pourquoi ?

Il sait bien qu’il ne devrait pas demander cela, qu’il ne devrait pas le demander à elle ni même se le demander à lui-même. Il le sait bien mais depuis quelques instants il n’est soudain plus en état de penser, de réfléchir. Il se sent s’enfuir de lui-même, plonger dans une nuit particulièrement noire, foncer tête baissée, tête la première, dans un Temps sans sens. Il sent sa propre vie s’échapper dans les mots, les soupirs et les larmes qu’il entend.

¾ Parce que...

Elle s’attendait à ce « Pourquoi ? » comme il s’attendait à ce « Parce que... ». Ils n’avancent vraiment ni l’un ni l’autre. Mais elle a dit ce qu’elle voulait dire, elle. Elle sort à nouveau son mouchoir, se frotte les yeux et le nez, renifle un peu et se tait. Elle ne sait pas trop ce qu’elle attend mais elle attend ; encore un peu.

- J’ai fait quelque chose ?

- Non, tu es parfait. C’est moi...

- Toi ?

- Oui...

- Je ne comprends pas...

Comment le croire ?

- Je te l’ai déjà dit...

- Ah ?

- ... Mais tu veux pas entendre ce que je te dis.

- Ah ?

Il semble interloqué, sincèrement interloqué. Il hésite mais finit par prononcer d’une voix peu sûre : « Redis-moi... »

- Non, cette fois c’est fini.

Le ton est sec, ou le voudrait tout au moins. Elle a ainsi une nouvelle crise de larmes qui monte en elle sans qu’elle puisse l’endiguer ; et elle pleure à nouveau. Lui, dont la main libre, la droite, tremble de plus en plus tente encore sans même s’en rendre compte. Son front s’est plissé, son regard fixe ne passe plus que par une légère fente que permet la crispation de ses paupières.

- Je ne comprends pas... Après tout ce que nous avons fait ensemble.

- C’était très bien, j’en garderai un bon souvenir, mais c’est fini

Il sent ses larmes comme si elles étaient les siennes qu’il sent en lui, qui viennent lentement et qui, il le sait sans le savoir, vont tout à l’heure le submerger ; après le choc.

- Je ne comprends pas...

- Je te l’ai expliqué cent fois !

Le ton monte un petit peu. Elle s’énerve entre ses larmes et serre plus fort le mouchoir dans sa main crispée sur ses cheveux. Elle sait bien qu’ils peuvent ainsi tourner en rond pendant des heures mais, au moins, elle n’est pas devant lui, elle peut raccrocher quand elle le veut, elle ne le voit pas et il ne la voit pas, il ne peut pas la regarder ou même s’approcher d’elle. Il sait aussi tout cela, de manière confuse, et il a peur, soudain, qu’elle ne raccroche brutalement, coupant court à tout avec violence.

- Cette fois je te le dis : c’est fini, terminé !

Que voudrait-elle donc qu’il lui dise ?

- Mais... Pourquoi ?

Il recommence, toujours sans s’en rendre compte. Elle ne répond pas et un nouveau silence s’installe entre eux, épais cette fois, presque un incompréhensible silence. Les quelques dizaines de secondes qui passent ainsi leur paraissent à l’un comme à l’autre être plus long que des siècles encore. Elle ne veut rien dire de plus que ce qu’elle a déjà dit ; lui ne sait pas quoi dire, ne sait plus quoi dire ou quoi demander. Il est pâle ¾ on dirait presque un fantôme, un fantôme qui tremble.

Dehors, d’autres gens s’agitent, des autobus passent, des voitures, des voix. Personne ne se doute de rien. Personne ne voit ses larmes, personne n’imagine le brusque fantôme qui vient d’apparaître. La vie continue... Elle s’est arrêtée quelque part, elle se poursuit ailleurs avec la même insouciance que l’instant d’avant, les mêmes rires.

- Je ne comprends pas...

Sa voix perd peu à peu de sa texture et devient de plus en plus un simple souffle. Elle continue à pleurer, mais moins : elle sent que le plus dur est passé

- Mais hier encore tu...

- S’il te plaît...

- Je ne sais pas, dit-il en hochant la tête, le corps recroquevillé. Qu’est-ce que je t’ai fait ?

- Rien je t’ai dit. Tu n’as rien à te reprocher. C’est moi, c’est tout : voilà.

- Voilà...

- Au revoir...

Et elle raccroche.

Tag(s) : #Nouvelles

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