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Paul Jones (roman extrait)- Les rochers de Penmarc'h

De l’île de Groix, un mardi à midi, l’Ariel put enfin mettre à la voile, cap sud-ouest, et doubler la Pointe des Chats une heure après avoir levé l’ancre. Un vent du nord-ouest de dix nœuds s’était levé. La mer s’agitait, de légers moutons couronnaient la crête de la houle. Paul observait avec inquiétude les nuages très gris qui filaient dans le ciel, vers l’est. Comment pouvait réagir l’Ariel la légère en cas de tempête ? Il l’ignorait, il n’avait encore jamais navigué sur ce navire. Son inquiétude grandit quand, quelques heures après le départ de Groix, le vent forcit à vingt nœuds. Dans la nuit le vent tourna au sud-est et forcit encore à trente nœuds, ce qui obligea l’Ariel à virer de bord pour remonter vers le nord. Des craquements commençaient à se faire entendre dans la mâture. La mer s’était formée en montagnes. De grosses lames déferlaient sur le vaisseau qui peinait à tenir sa route. La grand voile fut amenée avec difficulté. Les gabiers en déséquilibre s’agrippaient aux vergues pour ne pas tomber et, à chaque déferlante qui heurtait l’Ariel, on les voyait sursauter, s’agripper encore plus alors que la toile battait l’air comme une forcenée. Capitaine Paul hésita à virer à nouveau de bord pour revenir vers Groix mais il misa qu’on était au plus fort du coup de vent et qu’il ne durerait pas.

Au petit matin, c’était une tempête. Une tempête comme il n’en avait jamais vue. Le vent qui hurlait était passé à plus de quarante nœuds, une puissance qui sur terre déracine les arbres et arrache les cheminées. La mer toute blanche d’écume. Elle précipitait l’Ariel dans des creux immenses où le navire disparaissait pour ensuite rejaillir de cet abîme au faîte d’une déferlante. L’air saturé d’embruns rendait la visibilité presque nulle. Les hommes sur le pont se tenaient à ce qu’ils pouvaient pour ne pas être balayés par un paquet de mer ou même emportés par le vent. Des mantelets de sabord avaient été arrachés, la mer s’y engouffrait. Elle inondait l’entrepont, submergeait les hommes et la cargaison.

Capitaine Paul rentra dans la chambre, blême, trempé, les cheveux défaits et collés à son front par l’eau qui y ruisselait. Il n’avait pris aucun repos depuis plus de vingt-quatre heures. Il s’assit épuisé et tremblant dans le fauteuil et s’avoua que, pour la première fois, il avait peur. Ne rien montrer, surtout ne rien montrer. Sa main saisit la bouteille de rhum qu’il porta maladroitement à ses lèvres tant les bonds que faisait l’Ariel étaient violents. Il domina peu à peu les battements de son cœur, apaisa sa respiration. Il se serait bien laissé aller à fermer les yeux, là, dans le fauteuil, à reprendre quelques rasades de rhum et attendre qu’une déferlante plus vicieuse que les autres brisât le navire en deux dans un formidable craquement.

Il reprit une rasade de rhum mais ne ferma pas les yeux. Paul remonta sur le pont. Les voiles qui restaient prenaient tout le vent, elles se gonflaient à se déchirer mais ne se déchiraient pas et faisaient dangereusement gîter l’Ariel. Avec ce vent, il devenait impossible de les ferler, les gabiers n’en n’auraient jamais la force et c’était les envoyer à une mort certaine. La seule solution était d’abattre les mâts de hune. Le maître charpentier fixa le capitaine Paul d’un air interdit. Abattre les mats de hune ? Avec tous ces filins qui les reliaient les uns autres et la toile qui se tendait ? Les deux hommes hurlaient pour se faire entendre dans le fracas du vent qui sifflait et de la mer qui mugissait. Plusieurs fois le maître charpentier tomba sur le pont sous le coup des lames qui frappaient l’Ariel, Paul lui prit la main, le tira à lui. Lui-même sous les bourrasques et les paquets de mer manquait de déraper et de se laisser emporter à chaque mouvement.

Ce matin-là, il faisait comme la nuit.

Des hommes enfin montèrent dans la mature armés de haches, de couteaux et de scies. Ils progressaient lentement. La moindre inattention, une seule faiblesse, et ils disparaîtraient en un instant dans l’Océan. Personne n’entendrait leur cri. Il leur fallut plus d’une heure pour abattre les mats de hune dans des embruns qui fouettaient les corps et, à midi, lorsque les mats pendirent lamentablement, enchevêtrés aux vergues brisées, une accalmie arriva enfin. Le vent faiblit de quelques nœuds mais la mer déchaînée restait encore folle. Des creux fumants plus haut que des hôtels avalaient l’Ariel avant qu’une lame immense enfumée d’écume qu’elle prenait de travers ne la portât vers les nuages. Dans l’entrepont les hommes priaient et vomissaient. Qui pouvait douter que la mort était proche ? Une mort inconnue dont personne ne saurait jamais rien. Un troupeau de cadavres flottant entre deux eaux, bouffés par les poissons.

Capitaine Paul se laissa glisser au bas du grand mat et s’assit à même le pont. Seuls le clinfoc et le tape-cul prenaient encore le vent. Si l’Ariel était toujours secoué comme un haricot dans un hochet, la gîte devenait plus supportable. Paul Jones partagea le rhum avec le maître des manœuvres. Le vent ne faiblissait plus. Il leur sembla au contraire qu’il reprenait peu à peu de la vigueur. Les nuages filaient au dessus de leur tête comme des boulets de canons. Il était impossible de distinguer la pluie d’eau douce des embruns qui les submergeaient en nuées.

A la nuit tombée, le vent forcit encore. Il se déchaîna. Il dépassa les cinquante nœuds. La tempête déjà terrible se transformait en ouragan. Capitaine Paul et les hommes à la manœuvre paraissaient comme hébétés. Les mugissements de la mer et du vent combinés étaient épouvantables. Un vacarme, une vision de l’enfer, de la mort aussi. Accroché au passavant tribord, Paul Jones ne ressemblait plus à rien. Ses yeux attaqués par le sel lui faisaient mal. Il se souvenait de la peur exprimée par Marie-Thérèse de ces naufrages dans lesquels des équipages entiers disparaissaient sans laisser de traces. Était-ce une prémonition ? La femme de Leray de Chaumont possédait-elle cette faculté qu’ont souvent les femmes de voir l’avenir ? Un moment ce furent des images du passé que revit Paul. Des jardins verts, du soleil, un air calme, la Seine, la Virginie même. Et puis le corps nu d’Augustine Thilorier, la haute stature du roi Louis, les lunettes de Franklin, la grande salle de la loge des Neufs Sœurs, rue du Pot de Fer, l’Opéra. D’autres visages, d’autres corps. Et toujours un ciel ensoleillé, apaisé, calme.

Une lame plus immense encore que les autres frappa l’Ariel de plein fouet. Le choc projeta violemment la tête de Paul contre le chêne du navire. Il sentit tout de suite après un sang chaud mélangé à l’eau couler le long de sa joue. Il rouvrit les yeux. Les hommes autour de lui avaient cette même posture prostrée de ceux qui ne s’accrochent plus à rien qu’à un bout de navire.

Le capitaine se remit péniblement debout et scruta l’horizon entre deux murs d’eau. Un autre danger tout aussi terrible que ces murailles liquides menaçait l’Ariel qui dérivait vers la côte, poussé par la tempête. Là-bas Jones distinguait la pointe de Penmarc’h. Le vaisseau se dirigeait droit sur les rochers de Kerisy. Et là… En quelques instants le navire serait déchiqueté, comme les hommes qui le montaient.

Était-ce cette fois la fin, Dame de la mer ?

Tag(s) : #Paul Jones

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