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Mystere de la Tour Grise (roman extrait) - Le roi

Le soleil se levait à peine derrière les nuages qu’ils chevauchaient déjà pour retourner à l’abbaye Saint-André. La nuit avait été courte et humide. Ancelin plein de courbatures se cala sur sa selle. Ils étaient cette fois quatre : le sénéchal des Affaires de Bretagne les accompagnait. En tête du petit groupe il parlait à Arthur. Sire Ancelin devinait qu’il s’agissait d’Arnould et de Falaise. Le sénéchal des Affaires, Rolland de Montmort, se renseignait. Le seigneur Guillaume murmurait. Ancelin tenta par deux fois d’engager la conversation avec lui mais Guillaume répondit à peine. Depuis la prise de la ville par le roi de France il n’avait rien fait d’autre que demeurer dans sa chambre à l’auberge, et ne rencontrait qu’Arthur. Il n’avait pas non plus essayé de contacter quiconque alors que, si Ancelin l’avait bien compris, il était resté à Falaise pour cette raison. Qu’avait donc messire Guillaume en tête ? Ils croisèrent des régiments entiers en route pour Cherbourg. Le bel ordonnancement que chacun avait pu admirer le jour de l’entrée du roi dans Falaise avait disparu. Des files et des files d’hommes d’armes, à pied ou à cheval, s’étiraient sur les chemins encombrés de chariots. Les campements autour de l’abbaye Saint-André devenaient plus clairsemés ; mais toujours aussi boueux.

Le roi Charles était enfin revenu de sa « chasse », qui s’appelait finalement, comme l’apprit Ancelin, Antoinette de Maignelais. Elle était cousine de l’ancienne maîtresse du roi, la dame Agnès, morte quelques mois auparavant. On racontait qu’ils s’embesognaient déjà tous les trois ensembles, avant la disparition de la jeune Agnès. Antoinette ne faisait que poursuivre, en somme, un commerce familial. C’est du moins ce que disait le sénéchal des Affaires.

Arrivés dans la cour de l’abbaye, ils apprirent que Charles se trouvait dans la salle des audiences jusqu’à none, entouré de tous ses conseillers. Il y avait bien du monde, dans cette salle. Des dizaines de personnes de toutes les conditions qui attendaient, debout et les vêtements trempés, bien encadrés par les sergents. Quelques bourgeois de Falaise et de petits seigneurs des environs s’étaient glissés là, venus tenter leur chance. Ces audiences, au fond, se présentaient surtout comme des assemblées de quémandeurs, tous prêts à picorer à force de courbettes quelques miettes qui pourraient leur tomber du trône. Ou se faire pardonner par avance ce dont personne ne les accusait encore.

Le sénéchal des Affaires semblait connaître ici du monde, bien qu’il soit au duché de Bretagne. Il glissa un mot à un écuyer qui alla tout droit à l’oreille du roi. Un moment après ils furent appelés devant Charles dans le brouhaha et sous des regards dont la jalousie était palpable. Entouré de Guillaume et d’Arthur, debout au beau milieu de la salle, le cœur de sire Ancelin battit plus vite.

Le roi était un homme maigre au visage émacié et au nez très long. Il était en tenue de chasse, seulement coiffé d’un chapeau, souriant et parfaitement détendu. Les heures passées avec sa « chasse » semblaient le rendre serein. Cette Antoinette de Maignelais possédait un pouvoir apaisant. Le roi Charles le septième n’avait rien de majestueux ; mais c’était le roi et il était interdit de croiser son regard. Un secrétaire, rouleaux en main, parla à l’oreille de Charles qui fixa Ancelin :

— Ancelin, c’est vous, n’est-ce pas ?

Le timbre de la voix de Charles était calme, presque sans hauteur. Etonnant pour l’idée qu’on se faisait d’un roi. Xaintrailles et Mauny étaient beaucoup plus coupants. Les hommes du roi de France impressionnaient plus que le roi lui-même. Le cœur d’Ancelin s’emballa malgré lui. Il avait toujours considéré les rois et les seigneurs comme des êtres lointains, presque sans consistance, d’un autre monde. Tous les regards se tournèrent vers lui. Il s’inclina.

— On nous a dit vos actions durant le siège de notre ville de Falaise. Vous avez protégé le sire Arthur, enquêté sur un homicide commis dans notre ville juste avant ce siège et fait un noble chevalier ennemi votre prisonnier. C’est beaucoup pour un simple Ancelin !

Le roi était étonnamment bien renseigné. Comment pouvait-il s’intéresser à de si petites choses alors qu’il était en pleine reconquête de son royaume ? La guerre se jouait de plus en plus dans les coulisses, disait-on, avec des espions comme Arthur et d’autres dont on ne soupçonnait jamais qu’ils en étaient. Les messages et les informations circulaient en tous sens, bien plus vite que les armées. Si d’autres conflits devaient advenir un jour, et il en adviendrait, il faudrait se méfier de tout le monde. L’ennemi serait partout. Il n’y aurait même plus de vrais traîtres, seulement des espions.

— On nous a dit aussi que vous étiez présent dans nos armées aux côtés de notre très regrettée Jeanne à la délivrance d’Orléans, dans la foule des combattants qui nous ont aidé à « bouter l’Anglais hors du royaume », comme elle se plaisait à le dire.

Frappé par la connaissance que le roi avait de lui, sire Ancelin s’inclina encore et encore.

— Pour vous récompenser de tous vos faits et votre fidélité, sire Ancelin, vous êtes à partir de ce jour le seul Tabellion royal de notre vicomté de Falaise. Avec pouvoirs étendus. Vous avez jadis fréquenté notre université de Paris, nous ne doutons pas que vous serez à la hauteur de cette tâche.

Le roi fit un geste à son secrétaire qui remit à Ancelin de gros rouleaux scellés des sceaux royaux. Ancelin, malgré son émotion, s’étonna que tout ait pu être préparé en aussi peu de temps. Il avait entendu parler de la nouvelle administration royale, il l’avait même vue à l’œuvre, il ne l’imaginait pas d’une telle efficacité.

— Toutes nos félicitations, messire Tabellion, reprit le roi en souriant. Secundo, continuez cette enquête sur cet homicide qui paraît bien mystérieux : nous ne voulons pas que notre reconquête soit entachée par ces sordides querelles des hommes. Je suis certain que messire le sénéchal des Affaires, de mon cousin de Bretagne, se fera un plaisir de vous aider de ses lumières. Enfin, vous avez congé pouvoir de négocier la rançon de votre prisonnier Guillaume de Grennsbury comme il vous plaira, bien que vous soyez non-noble : vous avez ma quittance. Montmort, ajouta le roi pour le sénéchal des Affaires, je vous verrai après vêpres pour quoi vous savez.

Le roi leva la main. C’est fini. Ça avait à peine duré le temps d’un Ave.

Tag(s) : #Le Mystère de la Tour Grise

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