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LE DECLIC

Un soir, dans un superbe palais vénitien éclairé aux chandelles (il faut l’imaginer), un être sans sourire fit son apparition. Le monde, sans le savoir encore, allait alors changer. Il ne voulait pas changer, en tout cas pas sérieusement changer, les fêtes étaient trop belles, mais il allait changer tout de même. Car l’être sans sourire n’était pas un être ordinaire : il était le Déclic… Personne ne le vit. Il se perdit dans l’immense fête toute pleine de musique et de danses. « La splendeur du génie n’est que le reflet du verbe caché », nous dit Flaubert dans ses Pensées. Ah ? Explorons…

C’est ainsi que la vie est une succession de déclics, souvent provoqués par le hasard. Même si Voltaire a pu prétendre un temps qu’il n’y avait pas de hasard, il a su, lui, bien en profiter. Il faut toujours un peu se méfier de Voltaire : l’individu est parfois coquin.

L’être sans sourire pouvait bien être ce hasard. Et certains boulets que l’on pense traîner tombent ainsi à l’eau grâce à ce même hasard. Ils font « plouf ! » en tombant et disparaissent au milieu des flots. Et quand plus tard on pense à ces boulets bien encombrants, on en sourit, sans amertume.

- Pourquoi penser traîner ?

- Il arrive que l’on se trompe… La pensée est parfois un piège redoutable pour celui qui l’évite.

- Je ne comprends pas ce que vous me dites, monsieur sans sourire. C’est lourd, pourtant, ces boulets !

- L’idée de lourdeur m’est insupportable. Imaginez, gentil disciple, la légèreté ; imaginez vos boulets vides de fer. Voyez comme ils s’envolent comme des ballons multicolores au dessus d’une mer toute bleue… Et s’évaporent dans le ciel par un souffle du vent…

Mais tout cela nécessite certaines conditions… Bien sûr, ce serait trop facile ! (« Il faut fuir la facilité mais en chercher l’apparence. » Paul Valéry). Une fois intégré que tout est difficile, tout devient plus facile. Question de mots ? Pas que. Vois cet être étrange que personne ne remarque et qui se faufile ici ou là.

- Aimer l’alcool n’est pas un mal en soi, entend-t-on dire au beau milieu de la fête, trop boire est un signe évident de malaises.

Et l’être passe, une coupe à la main.

Sentir, voir le déclic ; savoir en faire quelque que chose. Etre à l’affût du déclic comme un chasseur. Y croire. Il peut venir de l’intérieur comme de l’extérieur, d’une réflexion comme d’une relation ¾ un être qui passe ou un être qui reste ; comment le savoir si on ne veut pas le savoir ? Si on le voit pas, si on ne le saisit pas, alors on a raté une occasion d’avancer ¾ parce que les déclics sont faits pour avancer, pas pour reculer. Les occasions sont trop nombreuses de reculer pour, par plaisir, s’amuser à en ajouter d’autres. Pourquoi voit-on autour de nous tant de difficultés non résolues? Des fuites éperdues ? Parce que l’existence même des déclics est oubliée. Ils ne manquent pourtant pas ¾ mais il faut regarder et écouter. Alors on végète en se ressassant, toujours, les mêmes histoires et, surtout, c’est plus amusant, les mêmes échecs. Là, on plombe son atmosphère ; mais l’être sans sourire y reviendra.

On plombe donc sa propre atmosphère. Sans voir, sans sentir les déclics. Comme tous ces gens élégants qui dansent dans le palais vénitien. Ils dansent en oubliant même qu’ils dansent. Ils veulent oublier en dansant qu’ils dansent. Tu trouves ça étrange, gentil disciple ? Pas tant que ça, je te l’assure, pas tant que ça… S’étourdir.

Et le temps passe et il ne se passe rien. Chacun possède sa manière de passer dans le temps, à condition de s’en rendre compte. Tout le monde sait depuis que la chose a enfin été dite que ce n’est pas le temps qui passe mais nous qui passons dans le temps. Passer du passif à l’actif. Pour en faire quoi, de déclic ? Une platitude sans déclics ? Des déclics qui ne débouchent sur rien ? Des déclics tout de suite étouffés ? L’autruche, animal en ce sens symbolique, ne montre-t-elle pas que ses fesses ? Et tourne, et tourne manège ! Mais la solution, si toutefois il y a besoin d’une solution, elle n’est pas dans le manège, elle est à l’extérieur du manège ! Rester dans le manège, y disposer délicatement ses boulets et les regarder, les dorloter ¾ et tourner, tourner et encore tourner ! Tourner le dos à la légèreté et s’alourdir doucement, lentement dans des nœuds d’incompréhension de soi-même.

Le manège qui tourne ignore les déclics : il ne fait décidément que tourner. Et tu tournes avec lui, gentil disciple.

La fête se poursuit. Chandelles et lampions donnent un air irréel à toutes ces ombres qui vagabondent. L’être sans sourire regarde avec distraction tous ces talents ignorés d’eux-mêmes.

C’est vrai, te dit-il les yeux dans le vague, dans le lointain (le lointain d’une vague ? Ca n’est pas impossible), que nous nous construisons en partie par rapport aux autres, selon notre niveau de dépendance, notre désir ou non de singer. Ce fameux mimétisme. Cette peur du miroir.

- Vous avez dit « peur » ?

- Oui.

- Pourquoi avez-vous dit peur ?

- Parce que la peur fait fuir, voyons ! De quoi avez-vous peur ?

Là, pas de réponse. Un regard qui se détourne. Un vide qui se fait. Des peurs qui doivent jaillir çà et là, un peu partout. Tu imagines, gentil disciple, tu imagines ce volcan incessant de peurs qui jaillissent ? Comment peut-on s’envoler lesté de toutes ces peurs qui paralyseraient même un lapin ?

Renvoi de l’image. Le miroir. L’être sans sourire pose la question du miroir. Est-ce un homme, une femme ? Les deux ? Quelqu’un d’autre ? Toi-même ? Envoi de l’image. Qui suis-je ? Ou, pour un peu plus compliquer les choses : que pense-je que les pensent que je suis ?

(Comme « Je pense que tu penses que je pense que tu penses, etc. » ; c’est à devenir fou ! Dis-moi ce que tu penses et ça nous évitera à tous les deux de le devenir !)

Nous entrons là en plein dans ce qu’on appelle, souvent d’ailleurs à tort et à travers, la « communication ». Vas donc deviner cette tonnes de non-dits qui traînent partout ! Des non-dits de l’extérieur ; mais aussi de l’intérieur, on l’oublie trop souvent. Se cacher par politique aux autres, c’est une chose ; mais se cacher à soi-même ? Est-ce là de la fine politique ? Vouloir comprendre cela, ce n’est plus une vie, c’est un métier. Un Jacquemort itinérant sans étiquette ? Voilà qui n’est pas impossible non plus. Et cet être sans sourire, ce Déclic, qui est-il ? Tu le sauras, gentil disciple, tu le sauras si tu comprends qui tu es.

¾ Que pense-je ce que pensent les autres de moi ? donc.

¾ Tu n’en sauras jamais rien, gentil disciple ; il est donc inutile de se poser cette question-là. Bois ta coupe et regarde le ciel lourd sur la lagune, sens ces premières gouttes de pluie qui ne tarderont pas.

« Sois qui tu es ! » dit Nietzsche, et cet impératif devrait être gravé sur le fronton d’un temple de la Liberté. Mais avant l’impératif il y a l’interrogatif… Plus difficile… Là il faut savoir séparer le superficiel de l’essentiel, le désir de facilité de celui, plus profond, qui veut construire. Hiérarchiser. Se voir comme un bel escalier de marbre. Comme dans ce palais. Connaissance, savoir, légèreté, beauté, esprit : on y revient toujours.

- Dis-moi, gentil disciple, qui es-tu ?

Il faut, comme le cardinal Mazarin le conseille, se déshabiller ; tout simplement. Voyons : comment suis-je ? L’exercice est simple au fond, mais il le faut bien faire. Voilà. C’est tout. Et en assumer parfois quelques étonnances.

- Et toi, réponds-tu à l’être sans sourire, qui es-tu ?

- Je suis le Déclic.

- Le déclic ?

- Oui.

Il hausse imperceptiblement les épaules, l’être sans sourire. Puis il se retourne vers toi dans un bruissement de soies amassées.

- Je n’approuve pas toujours Sénèque.

- Ah ?

- La vie ne doit pas forcément être heureuse, si toutefois ce mot possède une véritable signification.

- Ah ?

- Elle doit être pleine.

- Ah ? Mais de quoi ?

Le Déclic tourne vers toi son regard, mais il se tait. La réponse à une question que tu ne poses pas doit être en toi. Sans en être certain tu le sens. Tu as entendu parler d’Epictète… Tu as entendu parler de tant de choses ! Pourquoi as-tu croisé le chemin de cet être sans sourire ?

L’être se pare de sa cape et va plus loin.

- Suis-je coupable ?

- De quoi ?

- Je ne sais pas… De « ça » sans doute.

- C’est une idée.

D’un coup d’épée l’être sans sourire vient de tuer un homme. Alors on le voit. La foule l’instant d’avant amusée s’écarte avec de petits cris. Le Déclic est tenté de faire comme l’Olonnais : de laver le sang qu’il y a sur la lame en la portant à ses lèvres. Mais il y renonce.

- Tu as peur, gentil disciple ?

Tu veux rester dans le manège ? Avec tes boulets ? Tu ne veux pas chercher le temple de la Liberté ? Celui qui est niché là quelque part en toi et que l’épée a révélé.

- Vous le prenez de bien haut !

- Je le prends comme il le faut !

L’être sans sourire s’amuse sans en rire. L’être sans sourire voit et entend. L’avenir est sans sourire, peut-être. Dominés par ces maudites peurs qui ne sont que des fantômes, nous ne sommes rien. Voilà ce que murmure l’ombre de l’être sans sourire qui passe sur le balcon. La lune est là avec laquelle il semble jouer avec sa cape. Quelqu’une vient vers lui, c’est une femme. Elle est déguisée en homme. Si on ne se dit pas, comme savoir ce qu’on se dit ? Dans le manège, la boucle est désespérément fermée. Une ceinture dans laquelle se complaisent une âme et un corps qui ont autant peur d’eux-mêmes que des déclics. Le Déclic s’amuse de la peur comme un bretteur s’amuse de la vie. Autour de lui, chacun s’écarte. Il sent. Il sent la peur et la violence qui vont si souvent ensemble. Est-ce bête ?

- Oui.

L’être sans sourire voudrait parler de l’Amour, mais il sait qu’il ne sera pas compris. Il se contente de vous renvoyer à des lectures de livres et de vous que vous n’avez jamais faites. Tu te demandes, gentil disciple, pourquoi ces lectures n’ont jamais été faites ? Tu regardes le Déclic avec un air interrogateur et un peu béat. La peur, encore.

- Oui.

Vois cet être sans sourire. Il est le visage du Déclic. Parfois tu lui demandes, parfois tu ne l’oses pas. Il passe d’une rive à l’autre. Comme un bac. Un bac ? Un passage ? Oui, pourquoi pas…

Tag(s) : #Nouvelles

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