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Le matin

Ce devait être un matin. Il faisait beau et un peu frais. Elle avait dépassé le coin de la rue d’un pas rapide. Il sut à l’instant que c’était elle. Beaucoup pourront ne pas y croire. Tant pis. C’est dommage. Tant pis pour eux, tant pis pour vous. Vous ne savez pas ce que vous ratez. Des gens parlent de Dieu ; très bien, mais savent-ils vraiment ce qui se cache derrière Dieu ?

Ce ne fut ni son parfum, ni son visage ni même son corps. Ce fut elle, tout elle d’un coup. Il la regarda s’éloigner ; il savait qu’il la reverrait.

Plus tard ils firent un rêve. Ils partagèrent un rêve sans le savoir. Ils se revirent dans l’après-midi. Là, sur le trottoir, ils s’embrassèrent parce qu’il le fallait.

Il alla chez elle une nuit et se glissa dans son lit.

Au matin ils se regardèrent et se dirent « bonjour ». Des sourires et des yeux. L’hiver. Un temps froid, sec.

Un jour elle pleura ; alors ils partirent à la campagne, ils s’embrassèrent et elle ne pleura plus.

Ils marchaient tout au long de la Seine. Parfois dans la nuit qui tombe. Peut-être n’y avait-il plus qu’un seul cœur. C’est très possible. Coeurs et âmes dans un curieux mélange. Vous allez dire que tout cela appartient au passé. C’est une erreur. La Seine coule toujours et ce même cœur mélangé vit encore. Ils passèrent alors par des poèmes de Verlaine, parce que Verlaine parle de l’amour. Un livre trouvé presque par hasard. Mais il est très probable que le hasard n’avait rien à faire là-dedans. Cette histoire-là souligne que le hasard n’existe pas. Qu’il doit y avoir, parfois, pas tout le temps, une autre chose qui guide. Un cœur mélangé ne saurait être le fruit du hasard. De la Seine à Verlaine quelques jours se passèrent. D’un livre à un lit quelques nuits filèrent. Lui courrait vers elle ; alors elle faisait des pas vers lui. Il courre à présent moins vite. Et ses pas à elle vont toujours vers lui. Et lui, même moins vite, courre toujours vers elle. Dans la nuit qui tombe et les rues, le long de la Seine.

Beaucoup plus tard, ils reviennent toujours au bord de la Seine. C’est un va-et-vient d’éternité.

On sait très bien que l’existence est là. On le sait très bien mais on ne s’en rend toujours pas compte. La photo n’est pas prise au bon moment et on rate le bon moment, et il est trop tard pour prendre la photo. L’image fuse et disparaît ; si on ne la saisit pas. C’est idiot de ne pas prendre la photo au bon moment. Le bon moment ¾ qui est en fait un moment qui se déploie dans le temps ¾, il n’y en a qu’un. On le sait, on le sait ; et on ne s’en rend toujours pas compte. Et c’est là où on rate.

Une autre fois ils visitèrent des dieux anciens gravés dans la pierre. Les dieux étaient là et devaient les regarder ; comme eux se regardaient. Je ne peux pas dire comment ils se regardaient. Il y a trop de choses dans leurs regards. Trop de sentiments pour que celui qui écrit puisse écrire en quelques mots tant il y en avait. Mais en écrivant cela il en dit déjà beaucoup. Lorsqu’ils se croisent. Le parc du château était inondé de soleil. Partout il y avait du soleil, et dans leurs yeux aussi. Toujours, dans leurs yeux, du soleil. Mais il faut qu’ils se croisent, leurs yeux.

Près de la Place de la République, à Paris, existe une petite maison vide pour eux ¾ alors que tout Paris est plein. On ne la voit pas de la rue, on ne la voit de nulle part, on ne l’imagine même pas. Comme tant d’endroits, à Paris ou ailleurs, qui vivent cachés parce qu’ils sont heureux ; et non pas l’inverse.

Lettre d’Emilie (madame du Chatelet) à Voltaire, vers le 15 juin 1735 (il est à Lunéville, à la cour des ducs de Lorraine)

« Mon esprit est accablé, mais mon cœur nage dans la joie. L’espérance que cette démarche (son proche départ pour Cirey) lui persuadera que je l’aime me cache toutes les autres idées, et je ne vois que le bonheur extrême de guérir toutes ses craintes et de passer ma vie avec lui (...) Je vous avoue cependant que ses inquiétudes et ses méfiances m’affligent sensiblement. Je sais que cela fait le tourment de sa vie. Il faut bien moyennant cela que cela empoisonne la mienne, mais nous pourrions bien avoir raison tous deux. Il y a bien de la différence entre la jalousie et la crainte de n’être pas assez aimé (...) L’un est un sentiment fâcheux et l’autre une inquiétude délicate contre laquelle il y a moins d’armes et moins de remèdes hors celui d’aller être heureux à Cirey. Voilà en vérité de la métaphysique d’amour. »

Tag(s) : #Nouvelles

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