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Paul Jones (roman extrait) - la maison de la plaine de Monceau

Turpin offrit à Paul Jones un petit appartement au troisième étage de son hôtel de la rue de l’Odéon. La fenêtre de la chambre donnait sur des jardins qui se faufilaient encore parmi les nouveaux chantiers.

L’hôtel de Turpin de Crissé était aussi agité et plein d’allées et venues que celui de Valentinois, en beaucoup moins philosophique. Le miracle du lieu était décidément la comtesse Constance. Son beau fils, le marquis de Turpin de Crissé, Roland, qui avait vingt ans environ, se passionnait pour l’Amérique. Il écoutait des heures durant Paul lui parler de la Virginie, de Boston, de New-York ou de Philadelphie. Ils jouaient aux échecs. Roland ne pourrait-il pas s’embarquer avec le capitaine Paul et rejoindre les Amériques, comme le marquis de La Fayette qui avait récemment traversé l’Atlantique à bord de l’Hermione ?

Quant à la flotte française de transport, escortée de huit vaisseaux de ligne, elle avait enfin quitté Brest. A son bord six mille hommes de troupe et le marquis de Rochambeau à leur tête. Siggenauk prit place à bord. Après ces longues années passées ensemble, Paul et Siggenauk se quittèrent en silence. Ils se reverraient en Amérique, peut-être. Le duc de Lauzun avait réussi à convaincre le roi et Sartine. Il était lui aussi de l’expédition et avait embarqué avec une partie de sa légion. On en parlait beaucoup. Les navires emportaient également un impressionnant matériel de guerre dont les tout nouveaux canons Gribeauval qu’on pourrait ainsi expérimenter outre-mer. Pour une fois le royaume n’avait pas lésiné sur les moyens et, si l’effectif était encore un peu maigre, le reste suivrait. Beaucoup, comme le jeune Roland, aurait aimé en être. Qui mieux que le chevalier Paul Jones pouvait intercéder en sa faveur ? Paul promit.

Constance de Lowendal allait et venait, distribuait ses œillades à qui voulait bien les voir. Les sourires qu’elle lançait à Paul étaient plus évocateurs que si elle lui avait demandé de la culbuter, maintenant, là, sur le sofa. Elle fit organiser un soir un superbe souper avec musique qui réunissait artistes et littérateurs dans le grand salon du rez-de-chaussée. Y assistait Chamfort, très en verve ce soir-là sans doute parce que ayant trop bu, mais aussi le maître des requêtes Thilorier, autre membre de la loge, ainsi que sa femme Augustine. Elle attira tout de suite Paul. Il se pencha vers Chamfort : « Qui est cette femme ? »

Vingt cinq ans, le teint frais, un peu rosé, des yeux verts, petite, gracile, enjouée. Vingt-cinq ans et déjà une histoire. Augustine Thilorier, née Sentuary, avait fait partie avec ses deux sœurs des « Créatures » de monsieur Clugny de Nuits, contrôleur général des finances, que ses débauches répétées avait tué sans doute trop jeune. On disait de lui qu’il avait trouvé un moyen infaillible de rester en place : être un incapable. Chamfort sourit avec délectation Les trois sœurs avaient probablement été les maîtresses du contrôleur ; pour Augustine, c’était certain. Elle avait ensuite fait les charmes du salon de Nicolas de Beaujon puis avait mis la main sur le maître des requêtes Thilorier tout étonné d’avoir cette femme à ses côtés.

Elle était accompagnée de son amie Élisabeth Vigée-Lebrun, une portraitiste pleine de talents. Certaines mauvaises langues, jalouses de son succès, disaient qu’elle menait elle aussi une vie de débauches. C’était peut-être vrai.

La sœur aînée d’Augustine, Michelle de Bonneuil, la « plus jolie femme de Paris » possédait une réputation identique. Elle se pendait au bras de son ami ; le chevalier de Parny, célèbre pour ses poésies érotiques, son refus de l’esclavage et son Epitre aux insurgents de Boston, écrit quelques années plus tôt. Il avait déjà croisé Paul à la loge des Neuf Sœurs. Il s’avança vers Paul. Paul Jones, ce mélange de guerre et de dangers, symbole de cette Amérique rebelle. Mais aussi de gloriole un peu vaine qu’affichait Paul. On érigeait Paul Jones, qui jouait son rôle avec une grande complaisance, comme l’emblème suprême de la liberté, ce qui laissait quelques esprits forts un peu sceptique. Parny approcha son grand nez surmonté de gros yeux lubriques.

— Connaissez-vous, monsieur le chevalier, les vers que j’ai donnés sur votre amour de la liberté ?

Paul ignorait tout des vers de Parny. Il tenta de s’esquiver. Le poète ne s’en soucia pas. Il le retint par le bras, fronça ses lourds sourcils et déclama d’une voix forte, comme prit par l’inspiration. Tyrans, liberté, chaînes, Amérique, courage ; tout s’y mélangeait.

Il y eut quelques applaudissements. Parny était fier de lui et salua à la cantonade.

— Cela vous plaît-il monsieur le chevalier ? N’êtes-vous pas l’homme même que je décris là ?

Paul restait muet. Le grand nez, les gros yeux, l’œil amusé, la voix forte de Parny le laissait idiot. Il ne se méfia pas du coup de coude que lui envoya Chamfort dans les côtes. Il fallait répondre à Charny. Comme aucune réponse ne venait, Charny reprit d’un ton plus fort encore :

« On voit bien, mes pauvres amis,

Que vous n’avez jamais appris

La politesse européenne,

Et que jamais l’air de Paris

Ne fit couler dans vos esprits

Cette tolérance chrétienne

Dont vous ignorez tout le prix. »

Paul à son tour fronça le sourcil. Il aurait cent fois préféré se trouver sur le pont d’un navire plutôt que d’entendre cet homme rieur, pire encore que Chamfort. Il ne comprenait pas où il voulait en venir. Il soupçonna même Parny d’être l’auteur de Paul Jones ou les prophéties sur l’Amérique. Paul se sentait, au centre du cercle qui les entourait, lui et Charny, parfaitement désarmé. Il comprit que la torture n’était malheureusement pas terminée : Evariste Charny fit tourner dans leurs orbites ses yeux globuleux. Puis, la main sur le cœur :

« Quel droit avez-vous plus que nous

A cette liberté chérie

Dont vous paraissez si jaloux ?

L’inexorable tyrannie

Parcourt le docile univers ;

Ce monstre, sous des noms divers,

Ecrase l’Europe asservie :

Et vous, peuple injuste et mutin,

Sans pape, sans rois, et sans reines,

Vous danseriez, au bruit des chaînes

Qui pèsent sur le genre humain ! »

Là, les applaudissements fusèrent. On entendit même quelques « liberté ! » jetés avec force. Parny, le sourire toujours aux lèvres, s’inclina devant Paul toujours aussi figé.

— Ravi chevalier d’avoir fait votre connaissance et d’avoir eu l’honneur de votre conversation.

Parny disparut.

— Vous ne vous en rendez pas compte, Paul, susurra Chamfort, mais cet homme vient de vous rendre un bel hommage, quoique teinté d’ironie. Mais vous auriez dû répondre…

Il s’ensuivit dans les deux grands salons et sur les balcons des discussions animées dans un brouhaha général. Paul reprit ses esprits. On lui parlait, il répondait. Il cherchait cet équilibre instable entre l’homme de guerre et celui de salon, entre l’épée et l’esprit.

Quand Constance Turpin de Crisé déclama à son tour un de ses poèmes, Paul se rapprocha d’Augustine Thilorier. L’angélisme et la luxure se mélangeaient chez elle dans tous ses gestes. Il lui parla des marées qui vont et viennent, de la rosée qui perle sur l’herbe et de la brume du matin sur la mer qui fait rêver, comme une inspiratrice, comme d’une femme qui vous fait toujours aller plus loin.

— Vous êtes très poète, chevalier…

— Comment ne pas l’être quand on se trouve à votre côté ?

Augustine Thilorier rougit. Ses yeux plongèrent dans ceux de Paul qui soutinrent son regard.

— Et tous vos combats monsieur…

— Ils ne sont rien que ceux d’un serviteur de l’Humanité, madame, comme j’espère pouvoir être le vôtre.

Paul devait apprendre à naviguait dans les salons comme il naviguait sur la mer. Bien qu’encore en apprentissage, l’épisode avec le chevalier de Parny le montrait, il se faisait à ce monde léger, aérien, semé de plaisirs. Regardez-le bien : il est impeccable. Chaussures à boucles, bas blanc, uniforme bleu et rouge de la marine américaine. Pas de perruque mais des cheveux impeccablement tirés en arrière. Il en remercia Franklin, Chamfort, Leray, Parny même, et plus lointains aujourd’hui, Jefferson et Gouverneur Morris. Il apprenait les codes de cette société, les embûches, tous les faux semblants ; et sa légèreté. Quoique le Congrès n’ait pas encore accepté pour lui l’Ordre du Mérite Militaire, il en portait déjà la décoration épinglée sur le revers gauche de sa redingote, comme sur le buste de Houdon. Le ruban était bleu et retenait une croix d’or avec une fleur de lys, une épée haute sur fond rouge. Une fierté.

— Il faudra venir nous voir chevalier, glissa Michelle de Bonneuil qui s’était approchée d’eux sans bruit. Ce sera un plaisir.

Un rendez-vous, étrange, fut pris. Paul s’en étonna à peine. Il s’y rendit le surlendemain, léger.

Ils se rendirent tous les trois à une maison au delà de la plaine Monceau. Le temps était très doux, pas trop chaud, juste ce qu’il fallait. Dans le jardin clos qui entourait la maison des dizaines de fleurs mêlaient leurs couleurs et leurs parfums.

— On appelle cette maison le Havre, chevalier, dit Michelle de Bonneuil. Voilà qui devrait convenir au marin que vous êtes. C’est un lieu de plaisirs et de libertés. Je ne sais pas si les Américains aiment le plaisir mais on dit beaucoup qu’ils aiment la liberté, ajouta-t-elle d’un ton mutin en se faisant ouvrir la porte par une toute jeune fille.

Elle prit par la main Paul et Augustine et les mena d’un pas léger à un petit salon tendu de draps verts. Sur un guéridon, du vin de champagne dans un sceau, des oranges et des biscuits. Michelle de Bonneuil souriait. Elle fit remplir les verres. Il semblait n’y avoir dans la maison qu’eux et la jeune fille. Les deux sœurs encadraient Paul. Chacun la main posée sur un de ses bras. Paris, Paris… Madame de Bonneuil guida une main de Paul vers les seins de sa sœur.

— Tâtez de leur douceur chevalier, dit-elle en dégrafant le bustier d’Augustine. Voyez leur fermeté. Leur douceur. Leur réaction à votre caresse.

Paul se laissait aller à ces voluptés très nouvelles. Il fallut tour à tour qu’il caressât et qu’il baisât les quatre seins qu’on lui proposait avant qu’elles se caressassent elles-mêmes, puis elles le déshabillèrent lentement. Deux langues et quatre mains se jouaient de son corps. Deux sœurs ? pensa-t-il dans un moment de lucidité. Ne disait-on pas que monsieur Diderot couchait avec sa maîtresse Sophie Volland et sa sœur madame Le Gendre ? Et ce contrôleur des finances, Clugny de Nuits, avec les trois sœurs Sentuary ? Les mœurs françaises le déconcertaient, mais ce ne fut qu’un instant de lucidité très vite chassé par les sensations qui l’envahissaient. La journée passa. Le vin de champagne les reposait, puis les deux sœurs ravivaient encore Paul qui passait de l’une à l’autre par tous les plaisirs et les postures que la nature pouvait leur offrir. Le temps, les vaisseaux, Landais et même l’Amérique disparaissaient dans cette mêlée de soupirs.

La gloire et les femmes.

— Ma sœur jouit beaucoup mieux quand elle se trouve avec moi. Qu’en pensez-vous, chevalier ? demanda madame de Bonneuil qui caressait Augustine.

Il ne répondit rien. Allongé, il sentit encore une fois la bouche d’Augustine sur lui.

Il revit l’une et l’autre, seule. Les étreintes avec madame de Bonneuil étaient terribles. Avec Augustine elles devinrent vite plus intimes et plus douces. Ils passaient de longues heures en chemise, l’un contre l’autre, à parler et à s’embrasser. Augustine surprise de ses sentiments lui caressait la joue. Il fermait les yeux. Elle l’appelait « Jones mon cher amour », il la surnommait « Délia » en souvenir de la Diane chasseresse.

— Je n’ai plus à chasser, puisque je t’ai, cher et adorale Jones, répondit-elle en lui envoyant une pichenette sur le nez..

Des heures et des heures, comme ça, entre les mondanités.

Tag(s) : #Paul Jones

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