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Le lendemain, comme l’avait prévu le Journal de Paris, il pleuvait. Une pluie fine, insistante et chaude.

La foule se rendit en masse au Champ de Mars. Du jamais vu. On venait des Provinces, des tous nouveaux départements, on venait de partout. Avant le jour, un immense cortège s’était ébranlé au son du tambour au faubourg Saint Antoine et se dirigeait vers le Champ de Mars. On chantait, on s’amusait. Le prix du pain s’était stabilisé, la Nation semblait enfin s’être réconciliée avec elle-même et avec son roi. Au pied de Passy, sur la rive droite de la Seine, Paul et la députation américaine voyaient des milliers de parapluies de toutes les couleurs. Dans le lointain l’arrivée en carrosse du roi à l’école militaire leva une immense acclamation. Paul Jones se trouvait au centre de l’Histoire en marche. Un léger picotement parcourut sa peau.

« La journée des brouettes » avait bien occupé les parisiens et les chômeurs. Deux immenses monticules de terre capables de recevoir près de 400.000 personnes s’élevaient en bordure du Champ de Mars. Un pont de bateaux avait été lancé sur la Seine et menait droit à l’autel de la Révolution qui se dressait au centre et où chacun irait prêter serment. De l’Ecole Militaire le roi et les membres de l’Assemblée présidaient la fête. Dommage que le temps ne fût pas plus clément mais la pluie ne gâchait la joie et l’enthousiasme des participants. On chantait.

« Quand l’bon Guieu z’a fait pleuvoir,

Jarni ! c’n’était pas dommage ;

L’un cont’ l’aut’ y fallait voir

Les cotoyens s’cogner le visage.

L’grand soleil nous eut fait fuir,

Et l’eau n’a fait qu’nous réunir.

« Ah dam ! les plus gros monsieurs

Qui suçaient l’roi à Versaille,

Tous ces chiens de pet’lineux,

A Paris ne sont rien qui vaille ;

Par là t’y sont convaincus,

Qu’les pus bell’ros’ devenons gratt’cus.

« Yallons, papa des français,

Vous aussi, madam’ sa femme,

Vivais heureux désormais ;

J’vous en prions d’toute not’ âme ;

Enfin, t’nais dur et longtemps,

Pour contenter les honnêt’ gens. »

La foule acclama Paul Jones, à la tête de la délégation des Etats-Unis. Thomas Paine, James Swan, George Howell, Benjamin Jarvis, Samuel Blackden, Joël Barlow et Henry Vernon défilaient la tête haute. Paul sentait des dizaines de milliers de regard braqués sur lui, la délégation et le drapeau américain qu’ils découvraient et dont Paul tenait fermement dans ses mains la hampe. Sa fierté était sans limite. La Gloire se trouvait une nouvelle fois au rendez-vous. Il en oubliait ses fatigues, ses crampes et ses douleurs. Il s’était vêtu pour ce grand jour de l’uniforme de capitaine de vaisseau de la marine des Etats-Unis. Il l’avait voulu, même si les Etats-Unis n’avaient plus de marine de guerre, malgré les conseils qu’il réitérait sans cesse. Tout allait toujours au commerce. Et comment seraient-ils défendus, tous ces navires de commerce ? Il fallait aux Etats-Unis une marine de guerre ! Paul Jones le martelait. « En temps de paix il est nécessaire d’être préparé à la guerre sur mer ! » L’entêtement sentiment de crier dans le désert l’épuisait et travaillait ses nerfs.

La Fayette, superbe et rayonnant, l’accueillit lui-même au pied de l’autel de la Révolution. Il le prit dans ses bras devant la foule.

— Mon cher chevalier, lui murmura-t-il à l’oreille, voilà pour nous une deuxième victoire de la liberté !

— La liberté est une idée neuve dans le monde, monsieur le marquis.

— Taisez-vous, monsieur Jones, il n’y a plus de marquis au royaume de France, répondit La Fayette en riant. Il faudra bien s’y faire !

Cette accolade entre lui et Paul Jones était pour La Fayette une nouvelle consécration. Il jetait lui-même le pont entre l’Amérique et Paris, se posait comme le sauveur de l’humanité tout entière. Un Atlas soutenant les deux mondes. L’homme providentiel de toutes les révolutions. Paul le savait mais n’y prit pas garde. Le jour était à la fête et à la fraternité. La Fayette se dressa et contempla la masse humaine.

— Rappelez-vous les sentiments que la nature a gravés dans le cœur de chaque citoyen et qui, prenant une nouvelle force lorsqu’ils sont solennellement reconnus pour tous les individus. Pour qu’une nation aime la liberté il suffit qu’elle la connaisse, et pour être libre il suffit qu’elle le veuille !

La Fayette ne dissimulait pas sa joie. Un héros se dressait sur le Champ de Mars, comme un roi : lui.

— Le Congrès doit soutenir notre révolution comme nous avons soutenu la vôtre, reprit plus sérieusement La Fayette. Je compte sur vous pour faire votre possible. Et puis il y a la dette que les Etats-Unis nous doivent encore : la France a cruellement besoin d’argent, monsieur Jones…

Les remarques du commandant de la Garde nationale assombrirent Paul Jones. Les sommes prêtées par le roi pour la guerre d’indépendance étaient énormes. Des millions que le Congrès ne remboursait toujours pas. Pourquoi La Fayette gâchait-il la fête avec cette encombrante affaire ?

Paul et la délégation continuèrent leur chemin vers le roi et les membres de l’Assemblée réunis à une même tribune. Le roi avait grossi. Il n’allait plus à la chasse. Paul le revoyait pour la première fois depuis Cherbourg. Entouré de tout ce peuple, Louis souriait sous la pluie. Dans le vide. La reine avec ses enfants, raide, dominait du balcon de l’Ecole Militaire. Paul balaya cette immense scène d’un regard. Elle lui parut irréelle. Paine se glissa à ses côtés :

— Nous voyons une révolution fondée sur l’examen réfléchi des droits de l’homme, et qui distingue les principes d’avec les personnes.

Paine disait-il vrai ? Ce roi perdu au milieu des députés était-il encore un roi ? Paul revit un instant la mer déchaînée qui avait failli le précipiter sur les rochers de Penmarc’h. Un frisson de fièvre le parcourut. Pourquoi cette vision de naufrage, au Champs de Mars, ce 14 juillet 1790 ?

Tag(s) : #Paul Jones

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