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LE TROISIÈME SOUS-SOL

Le troisième sous-sol de l’entreprise est triste et plein de poussière. C’est là qu’est remisé le mobilier qui ne sert plus. Il s’y entasse en désordre, personne ne s’en occupe vraiment. Mais le troisième sous-sol est pour Eléonore un paradis. Il n’y a que là qu’elle se sent vraiment vivre, dans les bras de son amant, pour quelques instants. C’est là seulement qu’elle parvient un peu à s’évader d’un quotidien qui la fait continuellement souffrir. C’est là qu’elle oublie un moment toutes les humiliations qu’on lui fait subir depuis des années. Mais la peur du changement est plus forte que celle des humiliations, de l’habitude, de vingt ans de mariage. Alors elle garde les humiliations et a son amant du troisième sous-sol qu’elle a rencontré à un pot de départ. C’est en partant, dans le parking, qu’il l’a embrassée. Eléonore n’a pas dit « non ». Depuis ils se rencontrent au troisième sous-sol. Elle ne l’a dit à personne, c’est son secret. Elle n’a de toute façon personne à qui le dire.

Ils se retrouvent au troisième sous-sol après la cantine - ils ont les mêmes horaires de cantine -, deux ou trois fois par semaine. Ils échangent peu de mots, ils n’en ont pas le temps. De toute façon qu’auraient-ils à se dire ? Pas grand chose, leurs rencontres sont mécaniques mais elles existent. L’étreinte n’est pas très tendre, elle est rapide car ils ne peuvent pas trop traîner ici : on pourrait les surprendre ou des collègues se demander où ils sont passés et ce qu’ils font ; d’autant plus qu’il faut respecter les horaires. Eléonore est le plus souvent courbée sur un vieux bureau couvert de poussière et son amant la prend comme ça, par derrière, vite fait. Elle préfère être en robe ou en jupe, c’est plus facile, mais elle est très souvent en pantalon ce qui est moins pratique puisqu’elle ne veut pas l’enlever complètement au cas où quelqu’un viendrait. Elle sait que ce contact ne durera pas longtemps, pas assez, mais elle sait aussi qu’elle n’a pas le choix. On lui dit depuis si longtemps que le bonheur n’est pas fait pour elle, que ça n’est qu’un truc d’étudiants attardés, qu’elle se contente de peu. Et là, dans le troisième sous-sol de l’entreprise avec son amant, les hanches meurtries par l’angle du bureau, ce « peu » qui varie son ordinaire lui convient. C’est parfaitement vain mais Eléonore évite de se poser la question. Elle sent son amant en elle et c’est tout ce qui lui importe pour le moment. Elle essaie de vivre au jour le jour, d’encaisser, sans penser à l’avenir. Elle se dit que comme ça elle n’aura rien à décider, que se laisser aller. Eléonore a su intégrer la fatalité, un destin contre lequel elle ne peut rien.

Eléonore a eu d’autres amants - il le faut bien -, elle s’est habituée sans rien dire à ces étreintes rapides et violentes, sans tendresse. Elle préférerait autre chose mais, encore une fois, se dit-elle, elle n’a pas le choix. Pourquoi alors aller chercher ce qui lui est interdit ?

Son amant ce jour-là est plus brusque que d’habitude, plus pressé. C’est à peine s’il lui a dit « bonjour ! » mais quelle importance ? Il soulève la robe d’Eléonore, ouvre sa braguette. Il ne laisse à Eléonore aucun instant de répit, un moment pour savourer la suite à venir. Elle a l’habitude. Elle se laisse faire sans rien dire non plus. Elle aurait aimé… mais non, ça n’est pas fait pour elle. C’est rapide cette fois-ci, très rapide. Elle n’en aura pas vraiment profité mais ça n’est pas grave. Moins de trois minutes plus tard son amant remet son pantalon, la laissant courbée sur le vieux bureau les fesses en l’air. Il faut qu’il y aille, il a aujourd’hui plus de travail que les autres jours. Elle comprend. Ils se reverront jeudi, même endroit même heure, comme depuis des mois. Il est déjà parti quand elle se relève et va lentement vers de vieux lavabos pour se laver.

De retour dans son service elle paraît parfaitement normale, comme si rien ne s’était passé - mais s’est-il passé « quelque chose » ? Elle travaille jusqu’à cinq heures.

Il est l’heure de partir. Elle se dépêche : il faut qu’elle fasse des courses pour le dîner et qu’elle soit à l’heure pour éviter des réprimandes. Elle ne sait pas si ce soir son mari bougonnera, criera ou même s’il lui donnera quelques coups. Mais quelle importance, n’en a-t-elle pas l’habitude ? C’est sa vie et elle n’est pas à plaindre, comme le lui dit sa mère. Et puis elle a son troisième sous-sol.

Tag(s) : #Nouvelles

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