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LA DAME A L'HERMINE (roman extrait) - RICHEMONT A FORMIGNY

Cela faisait presque un an que la guerre avait repris entre les royaumes de France et d’Angleterre, une guerre qui se traînait depuis près de cent ans entre trêves et conflits. L’année passée avait cette fois-ci été une année de succès pour le roi de France et le duc de Bretagne, enfin alliés contre le roi d’Angleterre, Henri VI. La longue période de guerres continuelles allait peut-être enfin se terminer pour, finalement, contenter tout le monde. Il était temps. Toutes ces guerres qui ne débouchaient sur aucune conclusion véritablement décisive étaient ruineuses autant pour les rois que pour les peuples. Les famines succédaient aux ravages, les ravages aux famines. Les royaumes s’appauvrissaient mais, peu à peu, le jeu des alliances et des traîtrises faisaient à nouveau pencher la balance. Et l’avantage, au moins pour le moment, était du côté des armes du roi de France Charles VII. Depuis l’incroyable chevauchée de la Pucelle d’Orléans, Jeanne d’Arc, personne ne pouvait nier que « quelque chose » avait changé. L’Angleterre faiblissait, la France se fortifiait.

Au début du mois d’avril 1450 l’armée d’Arthur de Richemont, connétable de France et commandant les troupes bretonnes de son neveu François 1er duc de Bretagne, campait aux alentours de Rennes. Le connétable, irrité comme d’habitude, faisait les cents pas sous sa tente dans laquelle s’engouffraient le vent et la pluie. Robuste, il avait alors un peu plus de cinquante ans, il en imposait à tous jusqu’au roi de France et, si son autorité avait parfois été contestée, elle resplendissait de plus bel depuis la reprise des hostilités. Malgré son âge Richemont ne se lassait pas de combattre. D’ailleurs, depuis le désastre d’Azincourt en 1415, celui qu’on surnommait « le Justicier » n’avait jamais vraiment cessé de combattre. Autant sur les champs de bataille que sur ceux des intrigues politiques qui étaient encore plus nombreuses et souvent bien plus dangereuses que les combats.

Le jeune sire de Gavre venait de rejoindre l’armée du connétable. Deux mille hommes, chevaliers, écuyers, archers, coutiliers, mineurs, artilleurs, une multitude de chariots, des marchands, des artisans et des femmes. De minces fumées s’échappaient de ce camp de toiles constellé de bannières. Une forte odeur de cheval, de feu et de fer se répandait dans toute la plaine et prenait fortement le nez.

Dans un coin de la tente de Richemont, François de Gavre contemplait avec crainte et admiration son grand oncle le connétable. Cette fois, en bon animal de guerre, Richemont flairait la victoire comme un chien flaire le gibier. Il savait pourtant le destin capricieux mais il sentait pourtant, sous cette pluie fine qui tombait sans discontinuer, qu’hommes, royaumes et duchés se trouvaient à un tournant de leur histoire. Il en ignorait néanmoins la direction exacte. Malgré les prophètes et leurs prophéties, les desseins de Dieu demeuraient impénétrables.

Richemont écoutait à peine l’homme qui lui parlait. Il était question de trois archers pris en flagrant délit de viol sur une des femmes qui suivaient l’armée. Les trois coupables, minables et terrorisés, se tenaient agenouillés dans un coin de la tente.

- Qu’on les pende, lâcha-t-il en les renvoyant tous d’un geste.

Le connétable, cette fois, avait une bonne raison d’être irrité. Jean Bude son porte bannière entra en effet sous sa tente, le surcot trempé et l’air profondément anxieux.

- Que m’apprenez-vous là ? demanda le connétable.

- Que Thomas Kyriel a débarqué à Cherbourg le 15 mars, monseigneur, à la tête de quelques milliers hommes.

- Maudites transmissions ! Et c’est seulement maintenant que je l’apprends ? hurla le connétable.

Bude n’osa pas répondre à cette question. Richemont d’ailleurs n’en attendait pas. Ces dix dernières années le royaume de France, comme le duché de Bretagne, avait fait de considérables progrès de l’organisation des armées sous la direction de Richemont. Restaient les transmissions qui pêchaient encore par un manque flagrant d’organisation. Le connétable fit un tour agaçé sur lui-même.

- Ils ne s’avoueront donc jamais vaincus ? murmura-t-il entre ses dents. Si Kyriel réussit sa percée, c’en est fait de tout le bénéfice de nos victoires de l’année dernière. Je n’aime pas ça Bude. Connaît-on au moins sa position ? demanda-t-il d’un air rageur.

- Il se dirige vers Caen, monseigneur, et Valognes est dit-on retombée aux mains des Anglais.

Le connétable frappa du poing sur la toile de la tente. Valognes ! Une ville reprise il y a moins d’un an par le duc de Bretagne et le connétable lui-même ! Toutes ces peines pour rien ? Pour tout avoir à recommencer encore une fois ? Richemont se prit la tête dans les mains. Le connétable s’énervait.

- Qui peut lui résister ? Quelles troupes se trouvent sur son chemin ?

- Le comte de Clermont, monseigneur, mais il ne possède que trois mille hommes tout au plus.

Le comte de Clermont ? Un jeune écervelé ! Richemont devait prendre une décision rapide. S’il voulait contrecarrer l’avance de Kyriel dans une Normandie presque entièrement reconquise c’était maintenant ou jamais. Si Kyriel et ses troupes parvenaient à Caen, la guerre reprendrait en intensité et tous les gains, tous les efforts seraient remis en cause.

Il se tourna lentement vers Bude :

- Faites immédiatement lever le camp : nous partons à la rencontre de Kyriel. Faites prévenir de toute urgence le comte de Clermont que nous arrivons : surtout qu’il nous attende avant de tenter quoique ce soit ! martela Richemont. Il serait bien capable de se faire écraser par héroïsme et chevalerie.

Alors que ses écuyers l’armaient le connétable continuait de pester sans cesse sur tout et sur rien. Sur le capitaine anglais Kyriel, sur ses capitaines dispersés, sur le jeune comte de Clermont, sur l’armée, sur le temps, sur les hommes et sur les dieux.

Les premières bannières multicolores se déployèrent dans le vent. Une multitude de couleurs sur le ciel gris. En fin de matinée, l’armée se mit en route dans des cliquetis de fer pour la Normandie, bien en ordre et à cadences soutenues. Le lendemain matin, le connétable apprit que Kyriel s’était réfugié à Formigny, près de Bayeux. Effet conjugué d’une populace locale vindicative et de la poursuite du comte de Clermont. L’avance de l’armée anglaise vers Caen était stoppée. Pour le moment.

Tout le monde repartit dans un grand tintamarre, encore plus vite que la veille et un peu en désordre. L’artillerie et les chariots furent les derniers à se mettre en route, dans la gadoue. La pluie, heureusement, venait de cesser.

Richemont regarda derrière lui : les troupes à pieds avaient du mal à suivre. L’artillerie quant à elle était déjà largement distancée. Mais comment aller plus vite ? Richemont éperonna rageusement son destrier tout gris. Alors qu’il ne se trouvait plus qu’à quelques lieues de Formigny, un messager harassé, couvert de boue séchée, tomba plus qu’il ne descendit de cheval devant lui et s’inclina. Clermont s’était mis en tête d’attaquer Kyriel dès le matin. Il avait été repoussé. La situation était confuse, la position de Clermont difficile. Tout ce qu’avait redouté le connétable.

Il jeta un regard, cette fois vraiment inquiet, derrière lui : il lui était impossible d’entraîner à sa suite les troupes à pieds. Seuls restaient les quelques six cents cavaliers qui l’accompagnaient. C’était peu, mais la surprise pouvait jouer en leur faveur.

Il fit brandir sa bannière. Il n’en fallait pas plus. Tous les cavaliers comprirent. Les lances furent aussitôt distribuées dans le hennissement des chevaux.

Richemont à ce moment eut une pensée pour Jeanne la Pucelle. Une pensée pleine de culpabilité : la guerre possède ses secrets, ses hypocrisies et ses lâchetés comme la politique, mais elle le stimulait malgré tout. Ce combat quelle qu’en soit l’issue resterait dans l’Histoire. De cela le connétable était persuadé. Il éperonna le puissant destrier qui hennit et se cabra sous la douleur.

A ses côtés, le jeune sire de Gavre sentit son coeur battre plus vite. Il serra dans son gantelet la lance qu’on venait de lui tendre. Il tremblait. Un froid glacial envahit l’intérieur de son armure suivi d’une bouffée de chaleur. Avec sa visière baissée qui ne lui laissait qu’un mince champ de vision, le jeune homme étouffait soudain dans sa carapace de fer. Il s’élança à la suite du connétable de Richemont. Elle dépassa le hameau de Trévières et se heurta à un gué tenu par une frêle compagnie anglaise, ou une bande de déserteurs. La quinzaine d’hommes qui fit mine de vouloir résister fut taillée en pièces. Le champ de bataille était proche. On entendait déjà dans le lointain les coups de l’artillerie. De loin la mêlée était une grosse cohue. Le connétable l’évalua d’un coup d’œil. Une partie de l’armée anglaise était sortie de son camp retranché et faisait peu à peu reculer le comte de Clermont. Les chevaliers de Richemont s’enfoncèrent dans les lignes anglaises avec un formidable hurlement, un concert de fer et de cris de ralliement. Le choc fut d’une violence inouïe. Le sang gicla de tous les côtés. Des membres arrachés ou tranchés volaient çà et là dans des cris et des râles que personne n’entendait. Le connétable se démenait au milieu d’une dizaine de soldats anglais qui cherchaient à le désarçonner sans y parvenir. Dès que l’un d’eux avait le malheur de s’approcher à portée il recevait un formidable coup d’épée ou était brisé par le poids de la masse d’armes du connétable.

Emporté à la suite du connétable, le sire de Gavre frappait sans voir ce qu’il faisait. Depuis qu’il se trouvait dans la mêlée il ne pensait plus à rien d’autre qu’à sa vie. Les premières crampes apparurent vite. Son armure était devenue un enfer bouillant. Il ne connaissait pas encore l’ivresse mais le sentiment qu’il éprouvait en était proche. Autour de lui on éventrait, on coupait et on taillait. La terre de Formigny se jonchait de corps dont elle buvait le sang. Un bras léger s’échappa d’un tronc, s’envola devant ses yeux de Gavre et retomba. Le jeune sire n’analysait rien. Il oubliait toutes les leçons, la vie, l’amour et Dieu.

Les troupes du comte de Clermont un instant affaiblies reprirent courage et se ruèrent de nouveau à l’assaut. Les lignes anglaises ébranlées par ce retournement soudain de situation, pliaient. Certains lourds chevaux, blessés et affolés, filaient droit devant eux et écrasaient tout sur leur passage.

C’était la guerre.

Peu à peu, et malgré leur nombre, les soldats de Kyriel reculèrent.

Richemont sentit que la victoire ne pouvait plus lui échapper. Ses troupes à pieds arrivaient enfin. Bien en ordre. Elles manoeuvraient comme il le fallait, avec rapidité et précision. L’artillerie se mit en place. Très vite elle écrasa de boulets le camp retranché anglais. Le connétable sortit enfin des lignes anglaises. Il se replia sur une légère hauteur afin de se rendre compte de la tournure que prenait la bataille.

Richemont huma profondément l’air. Un grand poids venait soudain d’alléger son humeur de chaudron. Il releva sa visière.

- C’est une belle journée ! Une journée comme je n’en ai pas vécue depuis longtemps !

Le sol de la prairie était jonché de cadavres. Les armures, les habits suintaient l’urine, les excréments, le sang et la peur. L’odeur se fit puanteur. Des paysans pourchassaient les fuyards et les massacraient. Ce n’étaient que scènes de boucherie dans lesquelles les haines éclaboussaient la terre de sang. Des hommes regroupaient tout de même çà et là des prisonniers et des blessés. Kyriel lui-même fut amené devant le connétable de Richemont.

C’était un vieux soldat. Tout le haut de son armure manquait et son regard exprimait la totale incompréhension de ce qui venait de lui arriver en à peine deux heures de temps. Lui, bien retranché avec des troupes supérieures en nombre ; et voilà que ces mêmes troupes gisaient sur le champ de bataille ou se débandaient poursuivies par des hordes de paysans.

Le regard du jeune Gavre suivait ces scènes sans les comprendre. Il était plongé dans un néant aussi soudain que profond. La guerre... Il se rendit compte qu’un de ses gardes-bras s’était détaché et qu’il pendait comme un oripeau. Il ne s’était aperçu de rien. Il s’en était pourtant fallu de peu pour que son bras soit entaillé. Mais rien : pas une égratignure. Lui aussi avait enfin relevé sa visière. Ses yeux étaient rouges, mouillés. Comme tout son corps coincé dans l’armure était trempé. Il ne se souvenait que d’une cohue de hurlements. Il savait qu’il s’était battu, c’était tout. Il n’avait vu à travers sa visière que des corps enferrés qui se démenaient et des giclées de sang, et ce bras volant passé devant ses yeux brouillés de sueur.

Le connétable mit pied à terre aidé de ses écuyers, s’approcha pesamment du malheureux Kyriel et le contempla un moment.

- Vous avez bien combattu messire, lui dit-il, mais Dieu aujourd’hui s’est rangé de notre côté. Pourquoi cet entêtement ?

Le capitaine anglais à genoux ne répondit rien. Qu’aurait-il pu répondre alors qu’il savait ce que sa défaite signifiait pour l’Angleterre ? Il avait perdu la bataille de la dernière chance et cette défaite rallumerait les haines au sein même du royaume d’Angleterre, déjà en proie à des tensions susceptibles de le mener droit à la guerre civile. Cette défaite était bien plus qu’une simple défaite.

- Le roi Henri a partie perdue, continua Richemont en se frottant les mains. Votre défaite, messire Kyriel, ici, à Formigny, brise tous vos espoirs en Normandie. Les quelques places fortes qu’il vous reste ne nous résisteront pas longtemps. Ce mois d’avril sera un mois dont on se souviendra, messire Kyriel ! ajouta-t-il joyeusement, ce qui était rare chez le connétable. L’année commence bien[1] !

Richemont était harassé mais content de lui et de ses troupes. Il ordonna qu’on dresse le camp sur une colline qui surplombait le champ de bataille et y invita Kyriel. Il ordonna aussi qu’on retrouve ses bagages et qu’on prépare, pour lui, ses officiers et les prisonniers de marque, du vin et un banquet. Et une messe pour faire bonne mesure, puisqu’on n’avait pas eu le temps d’en faire dire une avant la bataille. Dieu serait content. Le connétable aussi.

Une sorte de cadavre encore vivant se traîna alors vers Richemont. Le connétable le connaissait bien. Il s’appelait Mathieu Gough, un des principaux capitaines anglais de Normandie. Il avait été, dans le temps, capitaine de la ville d’Avranches et d’autres places.

Mathieu Gough n’en avait plus pour longtemps. Ses tripes étaient à moitié à l’air, mais il avait tout de même voulu qu’on l’amène devant le connétable qui se pencha vers lui. Gough voulut parler mais au lieu de mots, ce furent des flots de sang qui sortirent de sa bouche.

- Monseigneur… murmura tout de même le moribond.

Richemont pensait plus à sa victoire et à ses conséquences qu’à cet homme qui se mourrait à ses pieds. Il ne dit donc rien, il attendit. D’ailleurs les yeux de l’autre se révulsèrent et se gorgèrent de sang.

¾ Monseigneur Gilles, Gilles de Bretagne et moi…

Et le sire Gough mourut. Le connétable de France le regarda un moment, haussa les épaules en s’en alla. Pourquoi venait-on lui parler de son neveu Gilles de Bretagne, emprisonné depuis quatre ans par son frère le duc, sur ce champ de bataille ?

Le soir, dans la grande tente dressée, les ennemis du jour ripaillèrent et se lancèrent des défis qui firent rire tout le monde. Le sire de Gavre, au bout de la table était morose. Complètement dégrisé, s’il avait toutefois il avait pu être grisé, il se rendait encore compte qu’il n’aimait pas la guerre. Même d’ici on sentait l’odeur de plus en plus forte du champ de bataille. Ces hommes attablés n’en semblaient pas gênés. En quelques heures, le jeune François de Laval, sire de Gavre, rejeton d’une des plus grandes familles de Bretagne et de France, avait vieilli de plus de dix ans. Non, décidément, il n’aurait aucun goût pour la guerre. L’amoureux de Françoise de Dinan avait changé.

Le contentement du vieux guerrier allait être de courte durée. Quelques jours plus tard, un messager lui apprenait la mort de son neveu Gilles de Bretagne, le propre frère du duc François, dans sa prison du château de la Hardouinaie. Cette nouvelle accabla soudain le connétable. Richemont se tut d’abord. Les affaires de famille concernant le duché le touchaient beaucoup, de très près et à plus d’un titre. N’était-il pas le frère du feu duc Jean V ?

- Comment est-il mort ? demanda-t-il dans un souffle.

- Nous ne le savons pas encore monseigneur.

Richemont soupira. Gilles de Bretagne, son neveu préféré. Oui : préféré. Peut-être un avenir possible pour le duché qui en avait tant besoin. Son « beau » neveu, celui qu’il avait lui-même si souvent sorti des embarras dans lesquels il se mettait... Un irresponsable, un écervelé, mais charmant ; jeune et beau et qui ne demandait qu’à grandir et à mûrir à l’ombre de son oncle le connétable. Cette mort soudaine lui déplaisait. Elle le peinait, l’inquiétait et l’assombrissait.

Le sire de Gavre qui était là rougit un peu. Gilles de Bretagne mort, Françoise de Dinan se trouvait veuve. ; enfin ? François de Laval, sire de Gavre, n’avait peut-être que quinze ans, mais il comprenait l’importance de la mort de monseigneur Gilles. Il gardait de lui l’image d’un jeune homme un peu fou qui le faisait rire quand il était enfant. Puis, plus tard, celle de l’époux de Françoise. Ses promesses et les doux regards lancés à Françoise de Dinan l’effrayèrent soudain.

Le connétable grogna. Il se souvenait, mais trop tard qu’il avait été prévenu que la vie du prince pouvait être mise en danger. Il ne l’avait pas cru.

De quoi donc était mort son neveu Gilles de Bretagne ?

[1] L’année 1450 a commencé le 5 avril, à Pâques.

Tag(s) : #La Dame à l'hermine

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