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L'HÔTEL BLEU

Son fils était âgé de huit ans environ. Ma fille, Sara, en avait sept. Jusqu'à ce moment, jamais je n’avais pensé à tout ce qu’un enfant pouvait apporter. On en apprend tous les jours, les surprises ne manquent pas. Grâce à ça, je trouve un côté sympathique à la vie. Des témoignages qui vont dans ce sens, on en trouve des milliers et j’en ai moi-même recueillis de nombreux, mais c’est le mien pour une fois que je mets en avant, même si je sais que les témoignages n’ont qu’une valeur subjective, donc variable, donc presque nulle.

Sara est donc ma fille et avait sept ans. Je prenais mon tour de vacances avec elle à l’Hôtel Bleu, sur la côte nord de la Bretagne, un petit hôtel modeste mais agréable et agrémenté d’un côté familial finalement assez reposant. Perdu à la sortie d’un village, il semblait aussi s’être perdu à la sortie du siècle dernier. Trois étages et des combles, de gros volets de bois, un escalier centenaire, un mobilier du même acabit et une odeur d’un autre âge. Il pleuvait beaucoup, ou régulièrement et peu. Ce temps-là ne me dérangeait pas, au contraire, mais me gênait pour Sara, dont je ne savais pas quoi faire. Chez nous, à Londres, elle passe son temps chez des amis et je m’en occupe peu, mais là-bas je me trouvais seul à seul avec elle et un peu désemparé : à quoi joue une petite fille de sept ans ? Elle m’aime beaucoup et sentait bien que je n’étais pas aussi détendu qu’à l’ordinaire et ses grands yeux sombres, les yeux de sa mère, me regardaient souvent avec compassion. En fait, elle souriait de me voir dans l’embarras, gauche et peu efficace. Heureusement les patrons de l’hôtel avaient mis la salle de restaurant à la disposition des enfants, l’après-midi, et tous s’y retrouvaient pour jouer. J’étais heureux que Sara fût occupée, et les jeux dans cet endroit clos rapprochèrent les enfants. Un pas suffisait pour qu’eux-mêmes rapprochent leurs parents ; vous l’avez deviné.

Elle avait trente et un ans, elle était veuve ; j’en avais six de plus, j’étais divorcé. Nous n’étions pas deux épaves : elle était très bien. Au début je ne l’avais pas remarquée, pas vraiment. Je ne voyais, de loin, qu’une mère comme une autre et comme il en existe tant. Elle était assez belle, aussi, comme beaucoup de femmes, les cheveux bruns mi longs, une frange. Et puis un jour elle me dit : « Elle est mignonne votre petite. »

C’est idiot, mais je ne pus lui répondre. Sa voix résonna longtemps en moi comme un écho. Comment expliquer qu’une voix, une simple voix, puisse vous faire un tel effet ? Je relevai la tête, la regardai : toujours muet. Il y a certainement de la magie là-dessous puisque que c’était la première fois que je me trouvais dans une telle situation, en ayant pourtant vécue beaucoup. Je finis par bredouiller je ne sais plus quoi, sans doute l’air assez ahuri. Elle, elle me souriait. J’aurais pu la traiter intérieurement d’allumeuse, mais ça ne vint pas du tout à l’esprit.

Son fils s’appelait Marin. Sara à ce moment vint vers moi et, toujours vers moi, leva ses jolis yeux sombres.

- Dis papa, Marin m’a dit qu’il n’avait plus de papa, c’est comme moi je n’ai plus de maman ?

J’eus un regard un peu interloqué pour la mère de Marin qui, elle, souriait toujours.

- Oui, je suis veuve, dit-elle sans cesser de sourire, le seriez-vous aussi ?

- Non, répondis-je automatiquement, nous sommes divorcés.

Je me rendis aussitôt compte de ma bévue : elle était veuve, nous étions divorcés. Je repris : « Mon ex-femme est partie vivre en Argentine, nous la voyons très peu. »

- Bien sûr.

Et Marin à sa mère : « La maman de Sara est morte comme papa ? »

- Non mon chéri, mais ils n’habitent pas ensemble, c’est tout.

- Ah.

La mère de Marin souriait toujours comme si ce sourire faisait partie de son visage et ne s’estompait jamais. Je me trompais bien sûr mais je le pensais, aphone et l’air encore un peu stupide.

- Ils ont été gentils de laisser la salle de restaurant pour que les enfants puissent y jouer, dit-elle.

- Oui.

Ces premières fois sont idiotes mais on ne se doute pas de leur importance. Moi, jusqu’alors, je ne m’en doutais pas, toujours en attente d’autres fois qui parfois venaient, parfois ne venaient pas. Nous nous revîmes à l’heure du dîner, encore dans la salle de restaurant, et nous nous saluâmes de loin, elle de son éternel sourire, moi un peu crispé. Elle était à table avec son fils, moi à la mienne avec Sara qui dit : « Elle est jolie la maman de Marin, tu trouves pas ? »

Les enfants sont parfois bien étranges, on a l’impression qu’ils parviennent à lire dans nos pensées. Ce don semble disparaître avec l’âge et tout ce qui va avec. J’ai connu un type d’une imagination prodigieuse lorsqu’il avait quinze ans que j’ai revu vingt ans plus tard comme administrateur immobilier sévère et d’une imagination aussi restreinte qu’un mouchoir de poche. Je ne répondis pas à Sara comme si, en parlant, j’avais eu peur d’aller trop loin et de m’enflammer. En un mot : de me trahir. Elle me regarda un instant, sa cuillère en l’air, dodelina de la tête et ne me posa plus de questions ¾ plus de questions sur la mère de Marin.

Je la revis le lendemain matin au marché, car elle ne prenait pas son petit déjeuner dans la salle de restaurant mais dans sa chambre avec Marin. Voulais-je déjà être à la place de son fils, au moins au petit déjeuner ? Je ne m’en souviens pas vraiment mais c’est très possible. Au marché elle me fit de loin un signe de la main. Avec Sara, je m’approchai.

- Bonjour.

Cette voix... Et avec cette voix son sourire et ses yeux... Sa voix avait roulé dans mon esprit une bonne partie de la nuit, j’en passais et repassais le disque sans m’en lasser ; et sans pouvoir m’endormir. Je m’étais traité de gamin, me trouvais aussi enfantin qu’un garçon de quinze ans qui tombe ¾ ou croit tomber ¾ amoureux pour la première fois de sa vie mais rien n’y faisait. J’avais toujours méprisé les histoires d’amour et je sentais bien que je me trouvais bêtement plongé dans l’une d’elle. J’avais honte de moi et, cette nuit-là, je dormis peu. Le piège romantique se refermait sur moi et je ne parvenais pas à m’en dégager. J’y plongeais au contraire un peu plus à chaque instant. En avais-je seulement conscience ? Sans doute pas. Cette histoire, par la suite, m’a beaucoup fait réfléchir sur la différence ténue qui existe entre la conscience et l’inconscience, comme sur les mécanismes induits par l’éducation ou la mode.

- Je m’appelle Astrid, dit la mère de Marin, et vous ?

- Sébastien.

- Enchantée. Nos enfants s’entendent bien, ça fait plaisir à voir. Je vous avoue que j’avais peur que Marin s’ennuie un peu ici : il n’est pas habitué à autant de calme. Mais tout se passe bien, en grande partie grâce à la présence de votre fille Sara. Elle est très gentille, très mignonne. Bonjour Sara !

Nous parcourûmes ensemble le marché avec les deux enfants. Il pleuvait légèrement, il crachinait. Astrid était habillée d’un ciré bleu qui lui allait très bien. Sans doute pour la première fois de ma vie, j’étais hébété devant une femme. Les temps changent, dit-on, mais je me demande si ce n’est pas plutôt l’histoire qu’on en fait qui change. Pourtant, là, même avec le recul...

Astrid avait de l’assurance, mais une assurance ferme et douce, pédagogique comme diraient certains, qu’on ressentait plus qu’on ne la remarquait. Elle acheta ce matin-là un chandail pour Marin. Sara, heureusement, ne réclama rien : je n’aurais pu lui offrir qu’un gâteau ou une galette saucisse. J’aime ces marchés de Bretagne et leurs galettes saucisses, sous un fin crachin. Je ne sais pourquoi, la mode m’a toujours fui ; et j’aime le crachin.

- Voudriez-vous que nous déjeunions ensemble ? Cela ferait très plaisir aux enfants. Et je vous avoue qu’un peu de compagnie me changerait un peu !

- Oui ! crièrent-ils en sautillant.

- Oui, répondis-je plus calmement mais le cœur battant plus que de coutume, ça me ferait plaisir aussi, bien sûr.

- Alors c’est décidé, vous viendrez à notre table, Sara et vous. A tout à l’heure.

Avant qu’elle ne s’éloignât avec Marin, les deux enfants s’embrassèrent sur les joues en s’enlaçant. Il paraît que les enfants de cet âge peuvent tomber amoureux les uns des autres. Je ne sais pas. Si c’était vrai, alors ils ne seraient plus vraiment des enfants. Je peux le dire maintenant : l’amour est un fruit que nous ne sommes pas tous à même de cueillir. Mais de voir s’embrasser comme ça ces deux enfants, une petite larme me vint aux yeux, je ne suis pourtant pas particulièrement sensible, et heureusement, ma vie agitée et déréglée ne me le permettait pas. Je n’avais pas de véritable activité à cette époque, et de maigres revenus ce qui faisait de mon quotidien avec Sara un véritable enfer. Depuis longtemps donc, j’en voyais de toutes les couleurs sans frémir mais cette petite scène entre Marin et Sara, une scène somme toute très ordinaire, comme on en voit sans doute tous les jours dans les cours de récréation, m’émut. Aujourd’hui, je peux dire que la présence d’Astrid n’était certainement pas étrangère à cette émotion. Cette femme eut le don de réveiller en moi une sensibilité endormie qui paressait dans un coin de ma mémoire.

Le déjeuner me faisait peur, une peur ridicule, idiote, mais j’en avais peur tout de même. Je changeai deux fois de chemise sous le regard pénétrant de Sara en me demandant ce que nous allions nous dire, Astrid et moi. Je faisais l’apprentissage d’une nervosité paralysante, paralysante et décidément idiote : ce bête romantisme s’infiltre partout malgré toute notre vigilance. Le déjeuner se déroula pourtant sans aucun incident, au contraire. Nous entrions peu à peu dans l’intimité l’un de l’autre et ma peur au fil des plats s’amenuisait rapidement. Les « Astrid » et les « Sébastien » se multipliaient, mes « Astrid » s’adoucissaient, ses « Sébastien » restaient égaux. Les enfants papotaient de leur côté sans s’occuper de nous, comme s’ils trouvaient naturel de nous voir ainsi. J’appris qu’Astrid était veuve depuis trois ans d’un homme d’affaires assez riche, mort d’une crise cardiaque en jouant au tennis. Depuis elle vivait seule, elle s’y était faite et Marin aussi. Sa voix ne trahit pas la moindre tristesse...

- Vous n’avez jamais songé à vous remarier ?

Elle rit : « Non ! Avec qui voulez-vous que je me remarie ? »

- Je ne sais pas...

- Non, bien sûr, ajouta Astrid plus sérieusement. Je n’y ai jamais songé et je dois vous dire qu’un mariage m’a suffit. Je ne suis pas une fanatique du mariage, voyez-vous ? Vous savez Sébastien, beaucoup de femmes oscillent entre le besoin d’argent et le besoin d’amour. Je n’ai pas besoin d’argent, mon mari nous a largement laissé de quoi vivre. L’argent donc ne me concerne pas. Reste l’amour... Là, franchement... Je suis toute seule et je trouve ça plutôt agréable. Je ne suis plus une petite fille qui rêve Sébastien. J’ai peut-être besoin d’amour, comme toutes les femmes... Je ne me suis jamais posé la question, je n’en sais rien. Mais l’amour ne se commande pas, dit-on, enfin en principe ! ajouta Astrid avec un sourire. Et vous, pas de remariage ?

Je ne répondis pas immédiatement. Je la regardai pendant quelques secondes, souris, puis : « Avec vous ? Pourquoi pas ? »

Je m’amusai, bien sûr, et je fis rire Astrid aux éclats : « Vous êtes drôle ! », éclats qui attirèrent les enfants qui cessèrent leurs conciliabules.

- Qu’est ce qui est drôle maman ?

- Rien mon chéri. C’est le papa de Sara qui est drôle.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Ça ne te regarde pas.

- Qu’est ce que tu as dit papa ?

- C’est un secret Sara.

Je ne sais pas trop ce qui m’avait pris. Heureusement Astrid sembla bien prendre une déclaration qu’elle dut mettre sur le compte de la dérision et de la plaisanterie. C’en était une en effet, à moitié.

Le temps s’éclaircissait. Un peu plus tard dans l’après-midi nous allâmes tous les quatre à la plage comme il s’agissait déjà d’un geste ordinaire. Pendant que Marin et Sara jouaient à quelques pas de nous, nous étions, Astrid et moi, allongés côte à côte, en silence cette fois. Le sable chaud est parfois comme le corps d’une femme, lisse et plein de formes. J’étais couché sur l’un mais pas sur l’autre, pourtant si près de moi. L’envie ne me manquait pas d’échanger le sable contre elle : je commençais à désirer Astrid avec tous les tourments qu’une telle envie peut engendrer comme sottises. Je faisais même bien plus que de la désirer.

La mer montait, des nuages dissimulaient de temps à autre le soleil ; je la regardais. Ce furent les enfants qui nous sortirent de notre silence.

- Vous ne dites plus rien ?

- Nous ne sommes pas obligés de parler tout le temps, répondis-je à Sara.

- C’est con, pour une fois que maman riait !

- Marin !

Je ne sus jamais vraiment si ce « Marin ! » avait pour cible le « C’est con» ou le reste de la phrase, mais j’eus l’impression qu’Astrid rougissait légèrement comme si elle ne voulait pas que j’en susse plus sur elle que ce qu’elle voulait bien me dire. Peut-être ne faisais-je qu’imaginer, mais je ne le crois pas. Elle se reprit tout de suite pour me dire que ces enfants étaient de petits coquins mais qu’elle les aimait comme ça.

Depuis ce jour nous prenions tous nos repas ensemble ¾ sauf les petits déjeuners qu’elle prenait toujours dans sa chambre avec Marin ¾, et allions à la plage tous les quatre, excepté lorsqu’il pleuvait vraiment trop fort. Sa voix, mais aussi ses mots et sa manière de les prononcer, son sourire, sa démarche, tout son corps, tout elle, m’attiraient de plus en plus malgré mes réticences ¾ très faibles réticences. A ma décharge, il faut bien comprendre qu’Astrid faisait de plus en plus partie de mon quotidien, c’est à dire de ma vie, c’est à dire de moi, sans que je m’en aperçusse véritablement. C’est ainsi que l’odieux romantisme ourdit ses abominables complots. Notre intimité grandissait. Nous abordions dans le désordre une multitude de sujets et sur beaucoup nous tombions d’accord. Nous possédions les mêmes idées générales en politique et en littérature, les mêmes lacunes en peinture, et nous riions ensemble de cette ignorance. Seul mon penchant pour une certaine misanthropie que je cultivais avec soin depuis longtemps lui était étranger. La parfaite entente entre Marin et Sara finissait de nous rapprocher. Je me délectais d’un bonheur assez étrange puisqu’imparfait. Je me trouvais sur une sorte de nuage et savais bien que tôt ou tard il me faudrait en descendre.

Un soir, alors que nous buvions un verre au bar de l’hôtel et que les enfants dormaient, Astrid me posa la seule question que je redoutais : « Et vous, Sébastien, que faites-vous dans la vie ? »

La question était banale, atrocement banale, mais elle me gênait. Je m’y étais préparé, bien sûr, mais à l’entendre prononcer par sa voix à elle, je ne pus oser aucune des réponses que je faisais habituellement. Notre entente était réelle mais une entente, même réelle, est toujours fragile et donc susceptible de se volatiliser sans crier gare. Devais-je lui dire ¾ certains en l’occurrence diraient « avouer » ¾ la vérité, que je ne faisais rien, du moins rien de lucratif, ou m’en tirer par un pieux mensonge ou un subterfuge ? Je voulus d’abord dire la vérité, mais me souvins juste à temps que la mère de Sara m’avait quitté grâce à elle, la vérité. Mentir à Astrid ? Je m’en sentais incapable et m’enfonçais dans un dilemme stupide. Je préférais éviter de lui dire la vérité, je ne parvenais pas à lui mentir. Mon bonheur déjà imparfait vacillait légèrement.

- Vous ne répondez pas Sébastien ? Je ne voulais pas vous froisser. Ne me répondez pas si vous ne souhaitez pas me répondre, ma question était de pure forme, sans intérêt. En fait je m’en fiche, oui, je me fiche de ce que vous pouvez « faire dans la vie » comme on dit, du moment que vous n’êtes pas un bourreau ou un tortionnaire !

Soulagement et libération. J’eus envie de la prendre dans mes bras et de l’embrasser, là, comme ça ; mais me retins. Je me contentai d’un « Oui. » qui ne voulait rien dire. Avec le temps, je crois que j’aurais dû l’embrasser. Nous nous couchâmes assez tard ce soir-là et Astrid ne revint pas une seule fois sur le sujet. L’ombre qui s’était fugitivement glissée entre nous avait disparu.

Un autre sujet d’angoisse, pourtant, commençait à me tarauder. J’étais d’ailleurs de plus en plus angoissé pour des riens. Une minute de retard, un changement dans l’intonation de sa voix ou son regard qui se distrayait ailleurs que sur moi me mettaient dans un inexplicable état d’inquiétude, signes évidents de la maladie romantique. J’allais partir quelques jours plus tard, nous allions devoir nous quitter.

Le temps devenait beau et chaud : nous nous baignâmes ensemble. Sara et Marin s’entendaient toujours aussi bien, et même de mieux en mieux. Ils restaient des heures à jouer ou à parler sans s’occuper de nous. De plus en plus souvent, Sara s’adressait directement à Astrid et Marin à moi. Pour un étranger nous avions certainement tout d’une famille comme les autres, peut-être même un peu plus soudée que les autres et moins bruyante. Quant à moi, j’aurais voulu dire à Astrid tant de choses qu’en fin de compte je ne lui disais rien, rien en tout cas de ce que j’aurais voulu lui dire. Une peur idiote me retenait. Une « non » me faisait peur, un « non » mettrait brutalement fin à ce que j’espérais et j’hésitais à risquer ce « non ». Je me trouvais idiot, j’étais idiot mais je ne pouvais pas faire autrement.

Nous prîmes deux bains seuls, laissant les enfants jouer sur la plage.

- Elle est froide mais bonne, dit-elle.

Astrid nageait la brasse, moi aussi. A quelques dizaines de mètres du rivage, je voulus me lancer, je me lançai.

- Vous allez bientôt partir ?

- Oh ! je ne sais pas encore ! Je crois que ça dépendra du temps. J’aime beaucoup la Bretagne mais sa météo est capricieuse, quoiqu’en général il fasse beau. Non, vraiment, je ne sais pas. Et puis, vous savez, personne ne m’attend !

- Sara et moi partons dans trois jours.

- Quel dommage ! Marin sera bien triste de perdre son amie !

Elle ne se rendit pas compte du mal qu’elle me faisait en prononçant ces mots. Elle continua : « Restez quelques jours de plus. »

¾ C’est impossible.

Ma bourse était vide, ou presque, mais je tus cette raison finalement mineure.

Le soir, j’allai me coucher après avoir pris un dernier verre au bar avec elle. Je lui dis « Bonsoir ! » en souriant mais mon humeur était sinistre et je ne trouvais pas les mots qui auraient pu m’en délivrer, dans un sens comme dans l’autre. Toute la nuit le sommeil me fuit avec insistance. Je me retournai tant dans mon lit, du dos sur le ventre, de la droite vers la gauche, que je finis par réveiller Sara qui, toute ensommeillée, me demanda ce qu’il m’arrivait. Je lui répondis que tout allait très bien, et qu’elle se rendorme ; et lui envoyai un baiser. Mais tout allait mal, je me torturais tout seul. Une angoisse terrible me tenaillait et ne voulait plus me quitter. Je me découvrais timide et mal à l’aise, incapable de faire comprendre à Astrid ce qu’elle m’inspirait et ce que j’attendais d’elle. Je dois avouer que cette « inspiration » tenait plus d’un aimable fouillis que d’une pensée structurée et la bousculade qui régnait dans mes sentiments n’en facilitait pas l’expression. Signe, là encore, de la peste romantique. Les seuls mots qui me venaient à l’esprit étaient d’une accablante banalité et je m’imaginais soudain plongé dans un de ces romans à l’eau de rose fades et stéréotypés. Astrid se moquerait de moi, et elle aurait raison.

La plage, encore. Sara et moi devions partir le lendemain. Le temps avait une consistance de trésor, c’est une fois de plus une image idiote, mais c’était exactement ce que je ressentais : je ne dirai plus jamais : « Ça n’arrive qu’aux autres. » Chacun peut être victime, consciente ou non, du romantisme. Ce temps-là ne se représenterait plus, je le savais bien, moi qui vis surtout dans l’instant sans plus m’occuper du lendemain, et là, sur la plage, près d’Astrid, je le sentais plus fortement que jamais. Au fur et à mesure qu’il passait, mon angoisse augmentait. Idiot, je vous dis, c’était idiot.

Les enfants jouaient comme d’habitude à quelques pas de nous, avec des seaux, des pelles et tout un tas d’ustensiles divers.

- Nous partons demain.

- Oui, je le sais.

- Astrid...

- Oui, Sébastien ?

- Il faut que je vous parle.

Elle se tourna vers moi avec un regard particulier. Ses yeux verts plongeaient en moi, tout au fond de moi. Inutile de décrire combien je vibrais : je vibrais. Peut-être n’était-il pas nécessaire que je parle, peut-être même comprendrait-elle tout ce que je vous voulais lui dire sans que j’ai à prononcer le moindre mot ; ou peut-être ne comprendrait-elle rien.

- Je m’en doute.

- Astrid... Sara et Marin devraient se revoir, après...

Ce même sourire éclairait son visage, et sa voix, une voix de sorcière qui envoûte, me répondit : « Je suis tout à fait d’accord, ils s’entendent à merveille. D’ailleurs... je pensais vous le proposer. »

D’avance sa voix me manquait. Et moi, petit garçon gauche et balbutiant : « Je veux vous dire aussi... Enfin... Je serais heureux de vous revoir Astrid... »

Elle se tut. Ne répondit pas. Je ne posais d’ailleurs aucune question. J’avais préparé des mots, des phrases, tout un discours et le résultats de ces savantes constructions, de toutes ces angoisses était une imbécillité : « Je serais heureux de vous revoir.. » ! La pauvreté de mon langage me navrait mais la sincérité de mes sentiments, pensais-je, devait la compenser. Encore une idiotie ! Mon cœur galopait, battait si fort et si vite que je crus un instant qu’il allait exploser en moi, comme ça, juste avant de m’effondrer. Astrid baissa les yeux, les releva vers moi. Et sa voix : « Moi aussi Sébastien. »

Je posai alors ma main sur la sienne et ses doigts se replièrent sur les miens.

J’avais gagné.

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