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HABITUDE

HABITUDE

Elle le sait bien, Marie, que c’est comme ça. La semaine est morne, comme les années qui passent mais le samedi, ça change un peu. Le samedi, Marie, elle sait que son mari lui fera l’amour. Les autres jours il ne peut pas. C’est comme ça. Pas envie ou pas là. Fatigué ou bourré. Mais le samedi soir elle sait que, même bourré, son mari lui fera l’amour. C’est une habitude. C’est comme ça. Elle n’aime pas toujours ça mais elle sait que c’est son devoir. C’est normal. Elle dit « non » parfois, mais quand il insiste… C’est vrai, aussi, qu’il lui fait parfois pitié, son mari au sexe qu’elle trouve ramolli. Elle s’y est faite, Marie. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle s’est mariée avec Bernard. Bernard, c’est pas un méchant bougre, elle l’aime bien. Et puis elle s’est habituée à lui. Elle ne s’amuse pas toujours mais elle sait très bien que ça pourrait être pire. Alors…

Ce samedi-là, dans leur pavillon de la banlieue de Grenoble, tout avait été comme à l’ordinaire. Bernard avait tondu leur petite pelouse et Marie avait fait des courses au supermarché et un peu de ménage. Ils avaient déjeuné ensemble parce que les enfants n’étaient pas là, les enfants étaient partis. Ils ont parlé de choses et d’autres. Sans vraiment y prendre garde. Ils s’aiment. Ils se le disent de temps en temps. Comme ça. Pas pour rire mais pour y croire. De toute façon, au point où nous en sommes…

Le soir, les enfants n’étaient toujours pas rentrés. Et sans téléphoner. Ils savaient tous les deux qu’ils allaient se coucher dans une maison maintenant vide, qu’il allait lui caresser un peu maladroitement les seins et qu’elle réagirait peut-être. Là, maintenant, elle n’en a pas envie mais on ne sait jamais. Parfois elle en meure d’envie. Ca lui rappelle les trois amants qu’elle a eu en vingt ans. Alors elle ferme les yeux, pense à eux en oubliant que c’est Bernard qui souffle contre son corps. Ca l’arrange. Et ça passe. Ce samedi soir-là se dessine comme les autres. Bernard et elle se regardent en dînant face à face. Il lui parle de son travail. Ils bouffent la soupe préparée avec les légumes du jardin de sa mère. Ils savent l’un et l’autre qu’ils va falloir y passer puisque nous sommes samedi soir. Lui la reluque, elle débarrasse la table. Il n’y avait pas grand chose mais elle y met du temps. Elle ne sait pas trop à quoi elle pense mais elle sait que ce soir elle n’en a pas très envie ; elle n’a pas très envie de sentir Bernard en elle. Elle voudrait s’endormir, comme ça. Elle prend d’ailleurs des médicaments pour dormir mais ça ne marche pas toujours.

Elle connaît son devoir ; mais ce soir elle n’a vraiment pas envie. Comment faire ? Le moment va venir. Elle peut perdre du temps, elle sait que le moment va venir. Elle sait qu’elle n’y coupera pas, comme tous les samedi soirs. Bernard la caressera et aura ¾ plus ou moins ¾ envie d’elle.

Marie se demande pourquoi elle n’a pas envie. Alors Marie lave leur deux assiettes. Marie n’aime pas se lever dans une cuisine qui n’est pas rangée. Bernard attend. La chambre n’est pas loin. Il tenterait bien, ici, dans la cuisine, mais il ne la sent pas, sa Marie. D’ailleurs lui-même… Mais nous sommes samedi soir. Et puis il regarde les fesses de Marie qui bougent. Il y a trois mois il lui a dit qu’elle avait de jolies fesses. Il avait lu ça dans un magazine. Marie avait souri. Ça a dû lui faire plaisir.

Que faire d’autre ?

Bernard allume la télévision et se gratte le ventre. Il a joué au ballon avec des amis tout à l’heure. Il est un peu fatigué. Mais nous sommes samedi soir… Il faut bien. Mais qu’a Marie, là ? Elle a fini la vaisselle, elle se retourne vers lui. Lui ne voit rien : il regarde la télévision ¾ de toute façon le lit n’est pas loin. C’est comme ça : le samedi soir on baise. Ils n’en ont jamais parlé ; mais c’est comme ça.

Marie regarde Bernard. Elle ne se dit pas grand chose sauf que le temps tue. Le temps qu’on ne maîtrise pas. Elle se demande si elle a jamais aimé cet homme-là qui regarde la télévision. Non, même samedi soir, elle n’en a pas envie. C’est dur. Une publicité. Bernard la regarde. Elle lui trouve mauvaise mine. D’un seul coup elle le sent fragile, sensible. Devant ces yeux de chien usé elle se sent coupable de ses trois amants, lui qui est toujours resté si fidèle.

Alors Bernard se lève.

¾ On y va ?

Marie ne dit rien. Elle aurait envie de parler d’elle mais elle ne dit rien. Elle prend la main que Bernard lui tend. Ils vont dans la chambre. Ils se déshabillent. Bernard éteint la lumière. Pour ne pas voir les larmes dans les yeux de Marie. Il sait qu’elle fera son devoir, son devoir du samedi soir. Il lui demande de le prendre dans sa bouche parce qu’il sait qu’elle n’aime pas ça. Elle le fait ; pour dormir ensuite. Le plus vite possible. Le temps que les médicaments fassent leurs effets.

C’est un samedi soir.

Savez-vous ce qu’il se passa le lendemain matin ? Le soleil s’est levé.

Tag(s) : #Nouvelles

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