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Elisabeth (roman extrait) - A la gare de l'est.

Il faisait nuit, il faisait froid. Elisabeth était entrée dans Paris par la porte de La Villette et, trempée par une averse, elle avait marché jusqu’à la gare de l’Est. La foule sur les trottoirs la bousculait sans cesse, sans faire attention à elle, et elle avait du mal à avancer. La pluie tomba à nouveau et Elisabeth mit le manteau de son père ainsi que son chapeau pour se protéger. Ces affaires-là étaient bien trop grandes pour elle mais emmitouflée dans ce large manteau elle ne sentait plus ni la pluie ni le froid.

Paris, la ville où tout est possible… Elle n’avait jamais vu autant de monde ni autant de lumière, tout cela lui donnait le tournis et lui faisait peur. Arrivée à la gare de l’Est elle admira la longue travée que formait le boulevard Sébastopol jusqu’à la Seine ; puis les larmes lui vinrent soudain aux yeux. Qu’allait-elle faire maintenant qu’elle était ici, loin de l’usine ? Elle fit quelques pas vers la rue de Maubeuge puis se sentit fatiguée, très fatiguée. Son père avait raison, la grande ville était merveilleuse mais Elisabeth se rendit compte de sa solitude. La petite fille de sept ans que personne ne regardait s’assit sur le bord du trottoir et se mit à pleurer.

De loin on ne distinguait que le tas informe que formaient le manteau de son père et son chapeau, une petite chose que secouaient les sanglots. Les gens commençaient à rentrer chez eux. Les rues peu à peu se vidaient mais Elisabeth ne s’en apercevait pas, la figure entre les mains cachée dans les plis du grand manteau.

Une voiture s’arrêta le long du trottoir. Sur la banquette arrière la jeune femme fit signe au chauffeur de ne pas redémarrer tout de suite. Elle devait avoir vingt-sept ou vingt huit ans, les cheveux tirés en un chignon impeccable surmonté d’un bonnet de fourrure. La jeune femme regarda longuement à travers la vitre la petite forme assisse sur le trottoir qui sanglotait. Son cœur se serra. Elle avait perdu un fils, quelques mois auparavant, et voir cet enfant tout seul, ce petit enfant qui pleurait tout seul dans la nuit humide la bouleversait. Le moteur de la voiture tournait toujours à l’arrêt mais ce bruit ne semblait pas attirer l’attention de l’enfant. La jeune femme aurait aimé croiser le regard de l’enfant et le sien ne quittait pas la forme qui disparaissait dans les plis du large manteau, à peine éclairé par le réverbère voisin. Elle était attendue à l’Opéra, elle était d’ailleurs déjà en retard — elle n’y pensait plus. Quelques larmes lui vinrent aux yeux. Le chauffeur se tourna vers elle, attendant un ordre, mais la jeune femme ne le vit pas : ses yeux étaient rivés sur le petit enfant qui pleurait. Pourquoi lui ? pensait-elle, pourquoi cet enfant-là alors que les rues de Paris étaient pleines de ces enfants abandonnés ? Elle se sentait pourtant si proche de lui, si proche de lui comme si c’était son propre fils à elle, ce fils mort à trois ans au mois de février.

Sans bien savoir ce qu’elle faisait, elle ouvrit la portière et descendit de la voiture. Mais elle n’osa pas encore s’approcher de la forme recroquevillée. Elle resta un long moment debout à la regarder sans faire un geste. Le chauffeur s’étonnait de son comportement mais ne disait rien, lui aussi regardait, il regardait sa maîtresse qui contemplait l’enfant assis sur le trottoir.

L’attente dura longtemps, Elisabeth ne bougeait toujours pas, sanglotante, enveloppée dans le manteau de son père. Les sanglots, pourtant, paraissaient plus faibles et les soubresauts moins vifs. La jeune femme hésitait. Elle était belle dans sa cape de vison, enchaînée de bracelets et du collier d’or qu’on pouvait deviner autour de son cou. Un combat nouveau se livrait en elle, ses joues se creusaient, son joli front se ridait. Elle voulait tant serrer contre elle cet enfant ! Mais comment faire ? Pourquoi l’enfant ne levait-il pas le visage vers elle ? Elle voyait pour la première fois dans cette nuit humide la misère et la détresse de près.

Elle tendit lentement et en tremblant la main gauche vers le manteau. Elle la posa doucement sur l’épaule droite de l’enfant. La laine du manteau était rêche et humide.

Les sanglots s’arrêtèrent subitement. Le manteau ne bougea plus comme s’il était surpris. Toujours cachée, Elisabeth eut peur. Qui pouvait bien ainsi la toucher ? Elle ne connaissait personne dans la grande ville… Son père lui avait dit qu’il existait des gens méchants mais elle n’en avait jamais vu. Dans la cité ouvrière il n’y avait que des gens gentils, ou en tout cas pas méchants. Alors qui pouvait la toucher, elle qui était toute seule et qui ne connaissait personne ? La main restait sans bouger sur son épaule, sans pression. Elle s’était juste posée. Avec douceur. Au bout d’un long moment, enfin, Elisabeth dégagea sa petite figure des plis du manteau. Les regards se croisèrent. La petite fille crut découvrir une fée. Elle n’avait jamais vu une femme aussi belle et aussi bien habillée. A la lueur mouillée du réverbère la jeune femme regarda ce petit visage avec intensité. Elle tendit alors à l’enfant son autre main et la petite main de l’enfant s’en saisit sans hésitation. Une petite menotte toute fraîche, toute douce qu’elle devinait à travers ses gants.

Tag(s) : #Elisabeth

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