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Paul Jones (roman extrait) - A LA RECHERCHE D'UN CADAVRE

Un grand chantier gardé par la police attire les curieux, rue de la Grange-aux-Belles, près du canal Saint-Martin. Et dire qu’à quelques pas d’ici s’élevait le gibet de Montfaucon. On frémit rien qu’à l’idée du nombre de cadavres qui ont pourrit là-haut durant des jours. Jusqu’à ce que les corps picorés par les oiseaux se disloquent, tombent dans la fosse et s’y décomposent pour l’éternité. L’odeur de la mort rôde encore ici comme un souvenir lugubre et parfumé. Certains illuminés ont même parlé de hordes de damnés qui gémiraient encore sous les rues et les trottoirs dans des tortures éternelles. Foutaises. Des âmes simples et superstitieuses pourraient sans doute s’émouvoir, ce n’est pas le cas de Marcel et René. Ils ont en commun leurs pelles, leurs pioches et une véritable haine des superstitions.

Ils creusent depuis des jours sous les immeubles et les maisons dans la pierraille, la gadoue et le froid du mois de mars. Ils préfèrent les chantiers des nouvelles lignes du métro mais on ne leur a pas laissé le choix. Cette grande activité de fouilles a bouleversé ce quartier assez calme et populaire de l’hôpital Saint-Louis. Un large puits de forage a été creusé au beau milieu de la rue de la Grange-aux-Belles. Les ouvriers ont déjà sorti des tonnes de gravats et de terre des sous-sols où ils ont difficilement aménagé des galeries.. Certains patients de l’hôpital, en face, se mêlent aux promeneurs et viennent là, pour « voir ». Voir quoi, personne ne le sait, ça fait seulement un peu d’animation. De la rue, de toute façon, on ne distingue rien que la bâche qui protège le puits et les charrettes de gravats qui s’en vont régulièrement vers Pantin. Et puis la police veille. Pourquoi la police garde-t-elle un simple chantier ? On ne voit rien, on ne sait rien alors on imagine.

Marcel, sa pioche en main, maugrée. Service des Carrières de Paris, peut-être, mais là on abuse un peu. A ramper dans ces boyaux souterrains il a attrapé un mal de dos qui parfois l’immobilise soudain. Les ingénieurs ont dit qu’ils fouillaient un ancien cimetière. C’est dire que dans les gravats amoncelés dans la cour il y a autant de minuscules morceaux d’os que de cailloux et de terre. L’ombre du gibet de Montfaucon n’arrange rien. Ça sent vraiment la mort, ici. Pire encore que les catacombes où tout est bien propre.

Ils cherchent un cercueil dans ce qui était, plus de cent ans auparavant, le cimetière des Protestants étrangers de Paris. Comme personne ne sait où peut se trouver le cercueil, il faut ratisser tout le terrain. L’ingénieur Weiss a même ajouté qu’il n’était pas sûr du tout de mettre la main sur ce qu’on cherchait.

Le terrain avait été vendu à la fin de la Révolution et le cimetière, disparu. Sous terre. Depuis on avait construit des immeubles dessus, en oubliant le cimetière et ceux qui étaient dedans. Les gens qui habitent là l’ignoraient. Ils ont fait de drôles de têtes quand ils ont appris qu’ils dormaient au-dessus de vieux cadavres. Ces immeubles rendent évidemment les recherches longues et difficiles. Trois galeries ont été creusées, mais au jugé. Il n’existe aucun plan fiable de l’ancien cimetière, la plupart des archives ont brûlé pendant la Commune.

On sait qu’une partie du terrain était organisée en potager, et qu’au bout d’une allée plantée d’arbres fruitiers se trouvait une sorte de terrasse. Où se trouvaient les tombes dans ce grand carré reste encore un mystère. Le cadavre de celui qu’ils recherchent devrait se trouver dans un cercueil de plomb. Il s’agirait d’un Américain. Marcel et René auraient bien évité cette corvée mais l’ingénieur Weiss leur a répondu : « Raison d’Etat. » ce qui veut tout dire et fait taire tout le monde. Des policiers sont même là qui gardent le chantier, au cas où. Mais au cas où quoi ? Ils font jaser. Leur présence ajoute au mystère. Qui viendrait voler un cercueil avec un cadavre dedans ? A moins qu’on ne dise pas la vérité, que c’est bien autre chose qu’un vieux cadavre pourri qu’on cherche. Mais quoi ? Que la République peut-elle bien encore cacher ? Des papiers ? De l’or ? Des secrets ?

L’ambassadeur américain est venu jusqu’ici pour se rendre compte. L’ambassadeur, son excellence Horace Porter, est un homme impressionnant. Il a le visage orné d’une énorme moustache. On dit qu’avant d’être ambassadeur des Etats-Unis à Paris il était général dans l’armée. Qu’il avait mené des guerres contre les Peaux-Rouges. Ça se voit à son regard : glacé. Ni Marcel ni René, ni personne sur le chantier, n’osent le regarder en face. Il paraît terrible.

Ça fait sept ans maintenant que les Américains ont demandé à la France de récupérer ce cadavre que presque personne ne connaît. En plein dans l’affaire Dreyfus, c’est donc passé assez inaperçu. On a lancé les fonctionnaires chercher des papiers dans les greniers et sorti les spécialistes de leurs cabinets poussiéreux. Où ce cadavre pouvait-il bien être passé ? Seules quelques sociétés érudites, protestantes ou maçonniques, s’étaient mises au travail. Les autres se déchiraient pour savoir s’il valait mieux être antisémite ou antimilitariste, catholique ou autre chose.

Au début, donc, personne ne savait où le cercueil avait été enterré. Il avait fallu effectuer de longues recherches, jusqu’à ce qu’elles aboutissent à ce carré d’immeubles de la rue de la Grange-aux-Belles. Qu’on ait construit dessus créait évidemment de grandes difficultés. Rien ne disait, en plus, que les tombes n’avaient pas été déplacées sans qu’on sache où. Les propriétaires de leur côté voyaient ça d’un très mauvais œil. Qui les assurait que tout n’allait pas s’écrouler ? C’est pas très malin de creuser des galeries sous des immeubles ! Et puis l’idée que sous leurs pieds, sous leur propriété, se trouvait un cimetière ne leur plaisait pas. Quelle réclame pour des propriétaires ! Les plus excités étaient ceux de l’hôtel et de la laverie. Ils enfiévraient déjà leur comptabilité de pertes abyssales. Ils réclamaient des sommes énormes pour des dédommagements futurs et la perte de clientèle due au chantier qui allait encombrer la rue. Des procédures avaient été lancées. On ne peut pas grand-chose contre la machine de l’Etat quand elle se met en route. La Préfecture avait tout de même bien failli abandonner devant tant de tracasseries mais les Américains, eux, insistaient. Ils voulaient récupérer les restes de leur héros, et les ramener aux Etats-Unis. On avait compris en France qu’on ne faisait pas facilement changer d’avis un Américain. Caution de la Justice et Raison d’Etat avaient finalement gagné : depuis un mois on creusent sous les immeubles et les propriétaires maintenant se taisent en comptant des billets inespérés cachés dans leur boîte en fer blanc. Ils se sont aussi vite rendus compte que le macabre, ça attire.

Le cadavre serait donc celui d’un « héros ». Les Américains de Paris l’appellent « le père de la marine américaine ». Marcel et René ne comprennent pas comment un tel homme, un marin, un héros, a pu terminer dans ce cimetière parisien abandonné depuis des décennies et on ne leur explique rien. Un marin sur le canal Saint-Martin ? Ils rient, d’autant plus que le canal n’existait même pas à cette époque-là. Que faisait donc un père de la marine américaine à Paris ? Et pendant la grande Révolution encore ! Personne ne les renseigne. Ce ne sont que des ouvriers payés par la ville pour creuser et étayer des galeries, c’est tout. Ils entendent parfois sans bien comprendre ce que les ingénieurs et d’autres gens importants disent. Cette histoire de marin, de pirate peut-être, commence pourtant à les intriguer. Ils imaginent, pelle à la main, des secrets ou des trésors. La mer, ils ne connaissent pas.

Le seul avantage que Marcel et René trouvent à ce chantier, ce sont les repas que leur sert la concierge du numéro un de la rue des Écluses Saint-Martin, juste au coin. C’est une veuve qui paraît ne pas vouloir le rester trop longtemps. René apprécie assez ses formes costaudes de la quarantaine. Sous l’œil amusé de Marcel qui regardait, ils ont déjà échangé des baisers et même un peu plus. La mère Poule, ça ne s’invente pas, est plus âgée que lui mais René est un bon ouvrier. Il a son métier assuré aux Services des carrières de Paris et il gagne bien. Marcel s’en fiche, il a Thérèse, une jeune couturière du quartier. Ils parlent même de se marier. C’est qu’être ouvrier au Service des carrières de Paris, c’est comme une sorte de noblesse d’ouvrier. On est souvent sous terre, oui, mais pas dans les usines.

L’ingénieur Weiss vient tous les jours inspecter le chantier, accompagné d’hommes aux mines graves et redingotes sombres. Certains parlent anglais, sans doute des Américains, mais l’ambassadeur-général n’est venu qu’une seule fois, au commencement des fouilles. Avec l’ingénieur Weiss ils se comprennent mal. Le français des Américains est heurté et l’américain de Weiss est hésitant. Ils regardent la terre remontée, le puits, et seul Weiss s’est aventuré dans les galeries, c’est après tout son métier. Les structures tiennent bon mais la terre de cet ancien cimetière à moitié potager est friable. Les planches laissent dégouliner de la terre en gros tas. Ce n’est pas très rassurant, d’autant plus que les immeubles construits au fil des années l’ont été à la va-vite, n’importe comment, sans que personne puisse assurer que leur poids ne fera pas tout s’effondrer. Les propriétaires ont sans doute raison de s’inquiéter. Les ouvriers du Service des carrières de Paris aussi, mais eux ont l’habitude. Ne dit-on pas que Paris est un immense gruyère ?

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