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Paul Jones (roman extrait) - La croisière du Bonhomme Richard

En mer, août 1779

D’Orvilliers avait commencé sa remontée vers la Manche. Les Espagnols étaient enfin arrivés au rendez-vous, au large de la Corogne. Les nouvelles que donnait Kerenvel de la flotte devenaient de plus en plus alarmantes. La Bretagne comptait treize morts et soixante deux malades. Le propre fils de d’Orvilliers, enseigne à bord de la Bretagne, était pris de fièvres. On craignait pour sa vie. Le Saint-Esprit et la Couronne étaient plus durement touchés encore avec des morts par dizaines et des centaines de malades. Dans quel état la flotte parviendrait-elle au large des côtes anglaises ? Kerenvel se posait la question. Sa lettre était pleine de doutes non exprimés mais qui jaillissaient entre chaque mot. D’autant plus que les Français avaient découvert des vaisseaux espagnols en mauvais état, pas ou peu entretenus, qui tenaient mal la mer et n’avançaient pas.

Pour Paul Jones, c’était le signal du départ. Ses navires levèrent enfin l’ancre de l’île de Groix. Un équipage incomplet, des désertions avaient eu lieu. Il manquait encore des canons. Rien n’aurait empêché Paul Jones de mettre à la voile. Quand la flottille se déploya au large, le cœur de Paul battit plus vite. Bien droit sur la dunette, il regardait les navires de son escadre. Commodore Jones… Il en ressentait une grande fierté, comme devant le pavillon américain qui se déployait à la poupe du Bonhomme Richard. Le navire laissait filer derrière lui un sillage parfait. Une pensée sombre et soudaine avait brisé cet élan d’orgueil. Il savait très bien qu’il n’avait de « commodore » que le titre, et encore. Tout avait été fait pour briser son autorité. Landais, en particulier, ne se considérerait jamais sous ses ordres. Paul le savait. La flottille mit le cap vers le sud de l’Irlande.

Il contempla les navires qui l’entouraient avec autant de fierté que de crainte.

— Il faut les surveiller, monsieur Dale. Je n’ai pas confiance en eux. Ils sont tous là pour leur propre compte.

Devant le silence du second il soupira :

— Vous avez raison monsieur Dale. Nous ne pourrons rien faire d’autre que de menacer de cour martiale et de faire des rapports.

Le pessimisme du capitaine Paul trouva vite sa réalité. A peine furent-il entrés dans la Manche que le Monsieur et le Granville, les deux corsaires qui s »étaient joints e leur propre chef à Paul Jones, disparaissaient vers l’est qu’ils considéraient sans doute plus profitable. Ils abandonnaient la petite flotte. Sans signal, sans avis, sans prévenir. Si eux ne se trouvaient pas officiellement sous le commandement de Paul Jones, après le refus de Garnier, la déception était grande. Peu après, un matin, ce fut le Cerf qui à son tour manquait à l’appel. Paul avait eu confiance dans le capitaine Varage, de la Marine royale. S’était-il perdu ? Après quelques jours de mer trois navires manquaient déjà à l’escadre. Paul s’affala dans le fauteuil de la chambre du Bonhomme Richard. Il en admira les moulures et le parquet. Il repensa à tous ces mois d’effort, d’abattement, de contrariétés et puis d’espoir et d’activité frénétique à s’en rendre malade d’épuisement. Un acharnement du destin ? Quelles autres infortunes pouvaient bien encore l’attendre ? Non, s’il le fallait il combattrait seul ! Les désertions se poursuivaient. Landais, le capitaine de l’Alliance, prétendit un matin, sans raison, que le commandement de Paul Jones n’était que de pure forme. Paul s’attendait à cette traîtrise depuis le début. Le ton monta. Pour Landais, l’ « escadre » de Jones n’était que le rassemblement volontaire de capitaines entre eux, et donc libres chacun de faire ce qu’ils voulaient. Landais pouvaient donc mener sa propre campagne, en parallèle de celle du Bonhomme Richard. Paul Jones lui ordonna de lui obéir, de ne pas quitter l’escadre. A l’aide des porte-voix et des canots les échanges s’intensifiaient. Un moment le capitaine Paul, blême, envisagea de faire donner le canon contre l’Alliance. Richard Dale et Siggenauk le calmèrent.

— Il faut le laisser partir, monsieur. Que dirait-on si on savait que nos navires se canonnaient entre eux ?

Les négociations durèrent toute la matinée. Capitaine Paul ne pouvait que capituler, même s’il menaçait le traître Landais de cour martiale et de tous les châtiments imaginables. Que le traître Landais fît donc sa propre campagne ! Rendez-vous fut pris au nord de l’Ecosse. L’Alliance vira sur elle-même et s’éloigna toutes voiles dehors. Il ne restait plus dans l’escadre que la Pallas, la petite Vengeance et le Bonhomme Richard, à l’armement et à l’équipage si peu fiables. Paul suivit du regard l’Alliance qui disparaissait lentement à l’horizon. Pourquoi tant d’infortune ? Et, surtout, pourquoi tant de traîtres ?

Les vestiges de l’escadre de Paul Jones firent six prises au débouché de la mer d’Irlande, comme une consolation, puis encore sept autres jusqu’à la baie de Galway sans même faire tonner le canon. Paul les envoya à Morlaix et à Saint-Malo. Le capitaine Cottineau de la Palles, pourtant corsaire de Saint-Malo, se révélait un homme fiable, rude et efficace. La confiance naquit entre eux. Paul Jones aimait ce genre d’hommes-là. Avec les prises, le moral des équipages s’améliora nettement. A part quelques exceptions, tous ces hommes étaient là pour elles et ce qu’elles pourraient leur rapporter. Le capitaine Paul commençait même à être populaire et Siggenauk retrouvait la stature mystérieuse qu’il avait acquise sur le Ranger. Chacun voyait l’habilité de Paul Jones à la manœuvre, son coup d’œil précis de l’attaque. Peu à peu, au fil des navires capturés et renvoyés en France, la confiance et parfois l’admiration naissaient. La réussite sourit encore entre l’Irlande et les Hébrides. Ce n’étaient pas des vaisseaux de guerre, mais de gros marchands lourds de cargaisons et donc de richesses. Ceux-là furent en partie envoyés en Norvège et au Danemark. Ils laissèrent passer de nombreux bateaux de pêche : le roi de France avait interdit qu’on y touchât. Ces pêcheurs étaient vitaux pour la survie des populations.

De la balustrade du Bonhomme Richard Paul Jones contemplait le sillage bien droit que laissait son navire sur la mer. Le soleil blanchissait l’écume provoquée par la course. Il faisait chaud, il faisait bon. La confiance longtemps hésitante était revenue. Près de deux cents prisonniers s’entassaient dans les cales du Bonhomme Richard et de la Pallas.

Entre les Orcades et les Shetlands réapparut l’Alliance. Echanges de signaux : Landais avait fait des prises qu’il avait envoyées à Morlaix. Puis la frégate américaine disparut à nouveau, cette fois sans prévenir. Capitaine Paul se promit de régler plus tard ses comptes avec Landais mais il bouillait, fébrile, de le voir pendu.

La flottille de Paul Jones redescendit vers le sud par les côtes est de la Grande-Bretagne, toujours sans rencontrer le moindre vaisseaux de guerre. Etait-ce le signe que la descente en Angleterre avait été une réussite ? Que les combats se concentraient sur les côtes sud de la grande île ? Paul l’ignorait. Depuis le départ de Groix aucune nouvelle des autres opérations ne lui était parvenue. Septembre avançait. Il avait les mains libres.

— Si l’invasion de l’Angleterre est en passe de réussir dans le sud, dit-il un soir au souper où tous les officiers se trouvaient réunis, messieurs, il est temps pour nous de frapper un grand coup dans le nord.

Le souper, plutôt joyeux, se terminait. Les toasts traditionnels s’enchaînaient et les convives attendaient ce que le capitaine Paul Jones voulait leur annoncer.

— Un raid sur Édimbourg, messieurs !

Un silence lourd accueillit l’idée. Cottineau, le corsaire malouin de la Pallas resté fidèle, secoua son lourd visage rougi.

— Pardonnez-moi, monsieur, mais nos trois vaisseaux ne seront jamais à la hauteur, nous n’avons pas assez d’hommes, émit-il. Sans compter que nous sommes encombrés et alourdis par les dernières prises et les prisonniers. Édimbourg possède des défenses, sans doute des milices. Et comment pénétrer dans le golfe puis dans le port sans être repérés ?

— Nous opérerons de nuit.

Les capitaines de la Pallas et de la Vengeance objectèrent qu’Édimbourg n’était pas Whitehaven. La proie était d’une autre catégorie. L’ambition de Paul Jones leur paraissait démesurée. Combattre, oui, personne ici n’avait peur de combattre. Mais pourquoi s’attaquer à l’impossible alors que beaucoup d’autres cibles se trouvaient bien plus à portée, plus faciles ?

Mais le capitaine Paul avait réponse à tout. Il sentait naître en lui une force qu’il n’avait jamais connue. Le Bonhomme Richard se réglait au fur à mesure comme s’il était sa chose. Les jours de mer passaient. Le navire et son capitaine ne faisaient plus qu’un. Le premier, ancien, usé mais fougueux à la belle étrave, le second l’esprit toujours agité, autant que les vagues, plein d’une ambition que le premier redoutait.

— Nous sommes trois navires, je n’avais alors à ma disposition à Whitehaven que le Ranger. Toute l’Angleterre est certainement désorganisée par l’invasion française dans le sud. Personne ne nous attend à Édimbourg.

— Et le butin ? demanda Dale comme si entre lui et son capitaine les rôles avaient été distribués.

Paul Jones sourit.

— Vous avez raison Richard. Édimbourg est une ville riche, messieurs. Ce que peut vous rapporter un tel raid est sans commune mesure avec ces proies plus faciles dont vous parlez.

Sur l’ordre de Jones, Caton apporta à nouveau du vin et le servit dans les gobelets. La conversation se poursuivit jusqu’à ce que la lune soit haute dans ce ciel de septembre, proche de l’équinoxe. Le lendemain matin la flottille dévia de sa route et mit le cap sur Édimbourg. Paul s’écroula, épuisé, des rêves de Gloire plein la tête.

La Dame de la mer en décida autrement. Une terrible tempête d’ouest s’abattit sur l’escadre et la renvoya d’un coup au large. Une vergue d’artimon de la Pallas se brisa alors que, dans la cale, les prisonniers terrifiés voyaient venir leur dernière heure. Le capitaine Paul passa des heures sur le pont, trempé, il hurlait d’amener de la toile. Les gabiers oscillaient dans la mâture où ils peinaient à se maintenir. Une seconde d’inattention, c’était la chute et la mort.

Paul comprit le signe que lui donnaient la Dame de la mer et les vents. Pas d’attaque à terre pour cette fois-ci. La tempête passa, la flottille oublia Édimbourg et poursuivit sa route vers le sud.

Un soir, la côte du Yorkshire et le cap de Flamborough apparurent à tribord dans le soleil couchant. La mer était calme, le temps plutôt doux. La cloche de quart retentit. Paul Jones regagna la chambre et laissa à Dale le soin du navire. Il n’était pas soucieux, mais le temps passait. Il n’avait plus qu’une dizaine de jours pour rejoindre le Texel. Il soupa seul ce soir-là, de lard et d’haricots. Il s’endormit d’un coup dans le fauteuil.

« Navire à bâbord arrière ! » Le cri de la vigie l’atteignit dans son sommeil, il bondit de son hamac. Sur la dunette Paul prit la lunette des mains de Dale. Là, dans le petit matin, l’Alliance se dirigeait lentement vers le Bonhomme Richard. Paul Jones fit envoyer ses signaux mais l’Alliance restait muette. Maudit Landais ! Capitaine Paul frappa le pont de sa botte.

— Pourquoi ne nous répond-t-il pas ?

— Vous commencez à connaître l’homme, capitaine. Il tient farouchement à son indépendance. Un corsaire malouin dans l’âme qui s’estime plus libre dans notre petite marine que partout ailleurs.

Mais Paul n’écoutait plus Dale. Son regard s’était brusquement fixé sur l’autre horizon, au sud. Son front se plissa, il agrippa la lisse. Il sentit monter en lui une excitation comme celle qui préfigurait toujours le combat.

— Là, Dale, regardez !

Dans la brume matinale, au sud est, une quarantaine de minuscules voiles se dessinaient sur l’horizon.

— Le convoi de la Baltique, monsieur Dale ! Nous serons sur lui dans une dizaine d’heures ! Faites forcer l’allure, Richard. Tout le monde sur le pont ! Faites passer aux autres navires. A pleine vitesse sur la cible !

Les mâts se couvrirent d’hommes et de toiles. Perroquets, cacatois et bonnettes ornèrent de leur blancheur la mâture du Bonhomme Richard. A sa poupe le pavillon britannique avait remplacé celui des Etats-Unis. Le temps était calme, la surface de la mer aussi lisse que celle d’un lac. La distance d’avec le convoi se réduisait lentement. Paul Jones braquait sans cesse sa lunette jusqu’à ce qu’il pût mieux le distinguer. Deux frégates escortaient une trentaine de navires marchands. Le Sérapis, forte de quarante quatre canons et qui devait être montée par plus de quatre cents hommes. L’autre, la Countess of Scalborough, environ vingt deux canons et sans doute une bonne centaine d’hommes.

— Nous avons quarante canons, deux cent cinquante hommes valides environ, et nous sommes alourdis par plus de cent prisonniers dans la cale…

Le capitaine Paul serra plus fort la lunette dans sa main. Sa petite flottille était dispersée derrière lui, sans accélérer l’allure. L’inégalité était criante. Il hésita quelques secondes. Une telle occasion ne se représenterait pourtant jamais. « La liberté ou la mort », avait déclaré Patrick Henry dans un temps qui paraissait aujourd’hui très lointain. Se jouaient-elles, là, au large du cap de Flamborough ?

— Le combat sera rude, monsieur. La Pallas et la Vengeance se rapprochent de nous, ils ont enfin compris, mais le capitaine Landais reste toujours aussi éloigné.

Paul ferma les yeux. Il redescendit en lui-même. Il fallait qu’il ressentît la mer. Les mouvements du navire. La sueur des hommes qui attendaient, vigilants. Les uns aux voiles et dans la mâture, les autres aux canons, d’autres encore collés aux passavants. La peur qui ne disait pas son nom tant elle était devenue habituelle. Les armes étaient prêtes, partout. On montait les grenades dans les mâts, on préparait la poudre et les boulets, on aiguisait les armes blanches, on rechargeait les pistolets et les fusils. Le chirurgien devait déjà préparer ses instruments, dans l’entrepont. Et le temps calme, bleu, presque limpide, doux. Une mer à peine troublée par quelques rides sur laquelle les navires s’approchaient lentement les uns des autres. Le silence avant l’enfer. Qui allait mourir ? Personne ne le savait. Toi ? Ou moi ? Nous ? Tous ? Non, vraiment, personne ne le savait ; donc on n’y pensait pas. Cela n’aurait servit à rien d’y penser. Mais chacun savait que d’autres mourraient.

Il rouvrit les yeux. Pour protéger leur convoi les deux frégates anglaises se dirigeaient vers eux. Elles avaient très bien compris que ces voiles-là étaient des voiles ennemies.

— Tenez le cap, monsieur Dale, et faites distribuer double ration de rhum. Nous tenterons d’aborder le Sérapis par sa proue pour éviter ses batteries, ce qui va nous demander une grande dextérité dans la manœuvre. Si ce vent bien faible nous le permet.

Dans la chambre il s’arma de deux pistolets et de munitions. Il remonta sur le pont l’épée à la main. Le regard qu’il échangea avec Siggenauk en dit plus long que des petites phrases. Ours-Tonnant allait jouer là sa vie, son honneur et sa Gloire. Il fit sonner le branle-bas et observa le Sérapis avec plus d’attention. La frégate portait bien quarante quatre canons, dont près de trente de dix-huit livres. Le Bonhomme Richard, n’en possédait que six. Ceux trouvés par Kersaint, et qui n’avaient pas encore été utilisés. Paul grimaça. La frégate britannique avait peut-être le double de puissance de feu que le Bonhomme. Et puis la faiblesse du vent empêcherait les manœuvres rapides et surprenantes. Mais il n’était plus le temps de s’échapper et Paul Jones, de toute façon, ne se serait pas échappé.

Les heures passaient, la tension montait. Les navires s’approchaient lentement les uns des autres. On distinguait mieux les gréements. Bientôt aussi les silhouettes des hommes qui s’agitaient. L’attente paraissait sans fin, elle était intolérable. Les hommes respiraient et suaient la peur, immobiles. Après plus de cinq heures d’approche, le Sérapis et le Bonhomme allaient enfin bientôt se trouver à portée de canons. Paul Jones réunit l’équipage.

— Nos dix-huit livres tireront à couler, les douze livres à démâter. Les hommes dans les mâts, restez bien cachés puis feu à volonté. Siggenauk, de la hune d’artimon tu viseras en particulier les officiers sur la dunette.

Les deux frégates se balançaient lentement sur l’eau calme, la toile avait été réduite. Il était six heures du soir. Le soleil, à l’ouest, du côté de l’Angleterre, commençait à disparaître. On sentait l’ombre qui venait et la nuit qui la suivrait.

— Ici le navire de Sa Majesté le Sérapis, porta soudain une voix qui venait de la frégate. Veuillez vous identifier !

Silence sur le Bonhomme Richard.

— Dites tout de suite qui vous êtes et d’où vous venez, reprit le porte-voix, ou je serais obligé de vous combattre.

Toujours le silence. Avant le tonnerre.

Alors Paul Jones fit affaler le pavillon britannique qu’il remplaça par celui des Etats-Unis. Sur le Sérapis se déploya celui rouge sang de la Royal Navy. Personne, sur les deux navires, ne fut surpris.

La tension devint affreuse. Le Bonhomme Richard se mit dans le vent du Sérapis et lâcha une première bordée de ses douze livres. Trop courte. La riposte suivit dans la minute. Les dix-huit livres de la frégate britannique lâchèrent tous ensemble leurs flammes jaunes. Le Bonhomme trembla sous l’impact. Certains boulets avaient explosé les batteries, d’autres qui visaient à couler avaient gravement endommagé la coque. Dans la fumée et les éclats Paul Jones se rendait compte que les dégâts devaient être énormes. Les deux navires se trouvaient à présent à portée de fusil. Avant de tenter de s’éloigner du Sérapis pour reprendre de l’ère et s’engager vers sa proue, Paul ordonna aux dix-huit livres de faire feu. Une terrible explosion fit à nouveau trembler le Bonhomme Richard, comme si le navire allait se désagréger. Richard Dale remonta sur le pont, de la folie dans le regard.

— Un des vieux canons n’a pas tenu le coup, monsieur. Il a explosé. Tous les servants sont morts.

Paul Jones s’élança dans le navire. Un début d’incendie jetait ses flammes. Des hommes déambulaient comme ivres, la peau noircie. Plus loin, sous la dunette d’où venait l’explosion il découvrit une scène de carnage plongée dans une fumée âcre. Le dix-huit livres qui avait explosé était éventré et fumant. Sans doute cinq ou six morts, déchiquetés, une vingtaine de blessés qui baignaient dans leur sang. Le canon avait tout détruit. Et il était maintenant impossible de fuir. On pouvait croire la bataille perdue. Dame de la mer ? Non. Il fallait encore se battre, il n’y avait de toute façon aucun autre choix possible.

Plus loin la Pallas et la Vengeance engageaient enfin la Countess of Scalbourough. Cottineau pouvait facilement vaincre et, peut-être, se porter ensuite au secours du Bonhomme. Landais et l’Alliance n’apparaissaient toujours pas.

Paul venait de commettre une erreur, il le savait. Ces vieux canons n’étaient pas fiables. La riposte du Sérapis le fit sursauter. Les bois du Bonhomme Richard tremblèrent à nouveau. Ils éclatèrent, s’enfoncèrent dans les chairs dans un fracas épouvantable. La bordée du Sérapis semait une terrible confusion. Paul remonta en courant sur la dunette. Il ne restait plus au Bonhomme qu’une dizaine de canons de douze livres et ses petits neuf livres. Rien, comparé à la puissance de feu que possédait encore le Sérapis. Paul Jones resta un moment sans réaction au milieu de la mitraille. Il vit alors distinctement un fusiller anglais qui le visait. Il ne pouvait pas le manquer. Paul Jones ne réagit pas, comme hypnotisé. C’était peut-être la fin de l’histoire. « Nous allons couler ! » entendit-il. Et puis, comme dans un songe, l’homme qui le visait s’écroula, le front éclaté. Il releva le regard. Le coup venait de la hune d’artimon. Là, accroupi, Siggenauk rechargeait calmement son arme, insensible à la furie qui l’entourait. L’Indien venait de lui sauver la vie. Paul sortit enfin de son hébétude. Il fallait manœuvrer, tout faire pour engager le Sérapis par son arrière et se mettre hors de portée de ses terribles dix-huit livres. Le Bonhomme largua sa toile et passa lentement devant la proue du Sérapis. Tous les canons encore en état crachèrent leur feu, prenant en enfilade le pont de la frégate britannique. Le Bonhomme Richard s’éloignait.

Paul Jones soupira un peu. Les dégâts étaient plus importants encore qu’il ne le croyait. Le Bonhomme prenait l’eau de toute part. Ses vieux bois n’avaient pas résisté à la canonnade du Sérapis. L’accalmie fut de courte durée. La frégate ennemie virait à son tour de bord. C’était un navire récent et vif, manœuvré par un capitaine excellent marin. Il canonna de ses gros canons la poupe du Bonhomme. La balustrade vola en éclat, la grande chambre que Paul aimait tant n’était plus qu’un amas de ruines. La nuit, éclairée par les incendies, était maintenant tombée. La bataille durait depuis plus de deux heures. Paul ignorait combien d’hommes valides il lui restait ; peu sans doute. Il devait jouer le tout pour le tout. Si le combat se poursuivait de cette façon, le Bonhomme serait tout simplement envoyé par le fond.

— Rapprochez-nous du Sérapis, monsieur Percy, dit-il au timonier. Nous allons nous accrocher à lui. Ses gros calibres ne pourront plus lui servir. Faites en sorte que notre bout dehors s’encastre dans le gréement de sa misaine. Si nous devons couler, le Sérapis coulera avec nous !

Le Bonhomme Richard vira lentement à la rencontre du Sérapis. Les bois des deux navires craquèrent quand les coques se heurtèrent. Les grappins volèrent vers la frégate anglaise dans le crépitement des coups de fusils et ceux des canons de douze et de neuf livres. Ils accrochèrent les haubans et les bordées du Sérapis. Le visage noir de poudre, une légère blessure au bras, Paul Jones tirait de toutes ses forces sur les filins. Les grenades pleuvaient sur le pont du Sérapis. L’équipage du Bonhomme se battait avec l’énergie du désespoir. Le régiment d’Irish Marines, le Walsh Serrant, attaquait avec une terrible rage. Dans la cale sinistre, des matelots pompaient comme des déments avec de l’eau jusqu’au dessus des genoux. L’atmosphère était surchauffée par les incendies. Un tombeau flottant saturé de chaleur et d’humidité.

— Bravo, monsieur Percy !

Les vergues enchevêtrées, les deux navires continuèrent à se canarder à l’arme légère. Paul Jones avec quelques hommes armait et réarmait les canons de la dunette, sans discontinuer. Un tir toutes les trois minutes. Mais, dans l’acharnement de ce combat sans fin, les hommes faiblissaient, les rangs s’éclaircissaient. Les ponts étaient jonchés de sang, de débris et de cadavres. Le spectacle prenait dans la nuit et les flammes une allure terrifiante. Le Sérapis répondait avec moins d’énergie au déluge de feu que lui infligeait le Bonhomme mais, même sans ses canons de dix-huit livres, il était encore bien loin d’être vaincu. Entre deux salves Paul aperçut par l’arrière l’Alliance qui venait enfin en renfort. Si Landais manoeuvrait bien, il prendrait le Sérapis en étau par son autre bord et c’était la victoire : le navire était à eux.

L’Alliance poursuivait sa route perpendiculaire aux poupes des deux navires prisonniers l’un de l’autre. Elle ne virait pas de bord. Elle envoya une bordée, les flammes jaunes dans la nuit, qui atteignit autant le Bonhomme Richard que le Sérapis. Ce qui restait du couronnement fut pulvérisé, une des deux bouteilles tomba à la mer, totalement disloquée. La dunette prit feu. Il s’en fallut même de peu que Paul et ses hommes fussent réduits en bouillie. Que faisait donc Landais ? Paul Jones au milieu du vacarme observa, anéanti, l’Alliance qui s’éloignait à nouveau. La traîtrise était évidente Alors que le Bonhomme Richard continuait d’encaisser des coups effroyables et que son équipage tombait victime de la fusillade. Une balle qui lui ôta son bicorne le ramena au combat. Le fracas était assourdissant. Les grenades lancées du Bonhomme Richard par les fusiliers faisaient sur le pont du Sérapis des dégâts sanglants. Les hommes, en lesquels Jones avait si peu confiance, se battaient comme des diables pour leur vie, cette fois, autant que pour leur fortune. Pourtant aucun des deux navires ne prenaient vraiment l’avantage sur l’autre malgré la supériorité évidente du Sérapis. Les équipages, ou ce qu’il en restait, s’épuisaient dans ce combat qui semblait ne pas vouloir finir. Et l’abordage était impossible. Les navires entremêlés l’un dans l’autre ne se trouvaient pas pour autant bord à bord.

Neuf heures du soir.

Plus de trois heures qu’on se battait sans discontinuer. Soudain, à bord du Bonhomme souffla un vent de panique. Le pavillon américain était amené, disparu de ce qui demeurait de la poupe. Une balle ? Une traîtrise, encore ? Paul Jones se rendait-il ? Etait-il mort ?

— Demandez-vous à vous rendre ? lança tout de suite dans un porte-voix le capitaine anglais.

Jamais ! Paul hissa à nouveau un pavillon américain qui gisait derrière lui sur la dunette. Il était en lambeaux, à moitié brûlé, méconnaissable. Paul Jones hurla :

— Je n’ai pas commencé à me battre !

Puis, plus calme : « Je ne me rendrai pas, mais je suis déterminé à vous faire demander quartier ! »

Le combat reprit alors en redoublant d’intensité. Dans la nuit infernale les boulets, les grenades, les balles volaient d’un navire à l’autre. Le Bonhomme Richard prenait maintenant l’eau de toute part. Pomper ne servait plus à rien. Personne ne tiendrait longtemps dans de telles conditions. La Dame de la mer prit alors l’initiative de faire cesser cet atroce combat. Deux grenades lancées du mât de misaine du Bonhomme s’enfoncèrent dans les entrailles du Sérapis. Elles explosèrent. Une langue de feu arracha les panneaux à caillebotis, jaillit par les sabords. Elle alla même jusqu’à lécher la vergue du grand mât. Le carnage devait être terrible, le feu se propageait. La panique gagnait le navire britannique. Enfin, après six heures de combats acharnés, le Sérapis se rendit. Le pavillon de la Royal Navy disparut. C’était terminé. Paul avait encore du mal à y croire quand il se rendit sur le pont de la frégate anglaise, entouré de Siggenauk et de deux officiers. Le capitaine Pearson lui tendit son épée. Paul sentit toute l’ivresse de la victoire. La tête lui tournait. Il crut même un moment défaillir. Paul Jones avait vaincu contre des forces presque deux fois supérieures aux siennes. Mais le prix payé était énorme. Le silence des armes à présent muettes rendait presque sourd après le vacarme qui avait précédé. Au milieu de cette nuit illuminée d’incendies et de violence tout paraissait irréel. Même la victoire. Le capitaine du Bonhomme Richard était inondé de sang, de sueur et d’urine. Il voulut se découvrir devant le capitaine du Sérapis mais il se rendit compte qu’il n’avait plus de chapeau.

— Le rapport du maître charpentier, monsieur. Le Bonhomme Richard est en train de couler, il n’y a rien à faire, il est beaucoup trop atteint.

Dale était haletant, le visage noir de poudre. Le capitaine Paul regarda autour de lui. Des blessés se traînaient sur le pont dans des flaques de sang. C’était épouvantable à voir et à sentir. Sur le Sérapis l’équipage s’attaquait aux incendies.

— Nous passons tous sur le Sérapis et la Pallas, Richard. Qu’on y transporte les blessés en priorité. Tant pis pour le reste, que chacun oublie ses effets personnels, même les miens.

— Et les prisonniers monsieur ?

Paul regarda son second droit dans les yeux.

— Seulement si nous le pouvons Richard. Nous ferons tout pour que le Bonhomme Richard ne sombre pas. Le Sérapis ne pourra de toute façon jamais porter autant d’hommes. Faites venir le capitaine Cottineau à bord.

De son côté, et depuis déjà quelques heures, la Pallas s’était rendue maîtresse du Countess of Scalbourough. Le corsaire malouin avait fait un bel ouvrage : les pertes étaient minces et les navires avaient subi peu de dégâts. Quant à la Vengeance… Cette corvette de douze canons n’avait même pas pris la peine de poursuivre le convoi marchand, et toutes les richesses qu’il contenait avaient eu le temps de s’enfuir. Pour l’Alliance, l’histoire n’était pas terminée. Paul Jones n’enrageait pas. Il n’enrageait plus. Il se sentait froid après l’action comme si elle lui avait tout pris. Il devint calme, épuisé comme tous les combattants. Les comptes viendraient plus tard, beaucoup plus tard même. L’heure était à toute autre chose. « J’ai maintenant deux ennemis à combattre, bien plus formidables que les Britanniques : l’eau et le feu. », se dit-il. Transborder les hommes et surtout les blessés s’avéra une tâche difficile. Même les plus valides titubaient sous l’effet de la fatigue. Ce n’étaient que cris et plaintes qui venaient de partout. Trois hommes chutèrent dans l’eau que personne ne songea à repêcher. Sur l’ordre du capitaine Pearson, une partie de l’équipage du Sérapis aida ceux du Bonhomme Richard. Paul vit ces hommes qui, quelques instants auparavant ; se canardaient à mort se tendre la main. La guerre n’était-elle qu’une folie passagère ou une tare bien ancrée de l’humain, au plus profond de lui-même ?

— C’est un enfer, murmura le capitaine Paul.

Interminable nuit à la lueur des incendies. Heureusement la mer et le vent restaient calmes. Le jeune Caton mourut dans les bras de Paul, son petit ventre noir déchiqueté. Il ne souffrait pas, il ne souffrait plus. Caton ne sentait plus rien, même pas qu’il allait mourir. Paul lui avait pris la main en le serrant contre lui, inondant encore plus sa chemise et son manteau de sang. Caton n’était pas qu’un mort parmi tous les autres. Paul pensa au frère de Caton, Scipion, bien nourri et vivant dans la suite de la duchesse de Chartres. Seul le hasard en avait amené un à mourir dans ses bras et l’autre dans une cour princière. « Pas le destin, marmonna Paul Jones entre deux larmes, le hasard. Et moi. »

Au matin il fallut se rendre à l’évidence, le Bonhomme Richard coulait pour de bon. Il s’enfonça lentement dans les eaux de la mer du nord. Les derniers hommes eurent juste le temps de sauter à bord du Sérapis. Le vent qui se levait lui donna le coup de grâce et le Bonhomme disparut totalement dans un bouillon d’écume. Il entraînait avec lui le manteau en peau d’ours, trente mille livres, sa vaisselle, trois épées… Paul perdait peu mais le symbole était fort et il le ressentait. Siggenauk avait sauvé un coffre dans lequel Paul retrouva quelques unes de ses affaires et quelques milliers de livres, plus la coiffe de chef de Siggenauk et sa hache de guerre.

— Les prisonniers, monsieur…

— Je sais, Richard, je sais…, soupira Paul. Prenez le commandement du Sérapis, je passe sur la Pallas. Mettons le cap dès que possible sur le Texel avant que les frégates britanniques se mettent en chasse.

Il eut un dernier regard vers le bouillonnement qui restait du Bonhomme Richard et se fit conduire sur la Pallas du capitaine Cottineau.

Le Sérapis, surchargé et dans un état déplorable, mit le cap sur le port du Texel. Américains, Français, Anglais, Irlandais, Bretons, Norvégiens, Irlandais, Suédois, Italiens ou Portugais, chacun priait pour qu’on y arrivât le plus tôt possible. L’eau, les vivres, la charpie manquaient… Partout gisaient des blessés, au dos, au ventre, aux membres, des amputés qui gémissaient. C’était comme si l’enfer de la bataille se poursuivait des jours durant. Le fier Sérapis ressemblait bien plus à une épave noircie par les incendies qu’à un navire de guerre. Les maîtres charpentiers avaient fait ce qu’ils pouvaient mais les dégâts qu’avait infligés le Bonhomme Richard exigeaient des réparations impossibles à pratiquer en mer. Une mauvaise météo s’en mêla. Vent fort et pluie froide. Les chirurgiens étaient débordés. Tous les jours, toutes les heures, un blessé mourrait, jeté à la mer. Le capitaine Paul et Pearson se relayaient jour et nuit pour donner du courage aux équipages entassés partout. Les suites de la victoire parurent à Paul aussi terribles que la victoire elle-même. Et où en étaient le comte d’Orvilliers, la grande armada franco-espagnole et la descente en Angleterre ? Le capitaine Pearson l’ignorait tout autant que Paul Jones.

Après dix horribles jours de mer houleuse la Pallas, la Vengeance, l’Alliance, certaines des prises faites durant la croisière, le Countess of Scalborough et le Sérapis arrivèrent péniblement au port du Texel. Un convoi lugubre ; mais victorieux.

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