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LA DAME A L'HERMINE (roman extrait) - LA MORT

1

LA MORT

25 avril 1450.

Il voulut pousser un cri de désespoir mais seul un râle sortit de ses lèvres. La nuit était humide et noire. Une torche fichée dans l’encoche du mur du couloir lançait dans la petite pièce une lueur vacillante et projetait sur les murs des ombres inquiétantes aux allures de fantômes mouvants.

Il tenta encore de se débattre contre la mort qu’il sentait l’envahir mais ses forces s’amenuisaient un peu plus de seconde en seconde. Il sut alors qu’il allait mourir et l’idée de la mort lui fit soudain une terrible peur. Etait-ce là un jugement de Dieu ? Des images de ses vingt-cinq ans de vie se bousculèrent avec la rapidité de l’éclair dans son esprit sans qu’il en vit aucune. Il sentit le sang qui affluait à son visage et paniqua. Il voulut se battre encore mais la mort fut la plus forte. Elle l’étreignit avec une violence renouvelée. L’air, cette fois-ci, lui manqua complètement. Le sang inonda soudain son nez et sa bouche.

Il mourut.

2

MAHAUT

Manoir de l’Hermitage. Mahaut se réveilla en sueur sous les fourrures en poussant un grand cri. Elle se colla contre le corps encore endormi de Roland.

— J’ai peur, murmura-t-elle tremblante.

— Peur de quoi ? répondit Roland dans un demi sommeil.

— J’ai senti un grand danger… J’ai vu…

Roland ouvrit cette fois tout à fait les yeux, l’esprit en alerte. Le manoir de l’Hermitage était plongé dans la nuit et le silence.

— Qu’as-tu vu Mahaut, qu’as tu vu ? demanda-t-il une fois encore angoissé par les terribles visions.

— Je ne sais pas… Un grand danger… Des couronnes d’or à hauts fleurons qui s’entremêlent… De l’or et du sang… Et toi aussi Roland… Des dangers, des grands dangers !

Les yeux de Mahaut virèrent au violet scintillant. Elle reposa épuisée sa joue contre l’épaule de Roland et sombra aussitôt dans un sommeil lourd.

Roland fronça les sourcils, à présent tout à fait réveillé. Il caressa le front en sueur de Mahaut, traversa la cour et se rendit chez « l’Oncle » reclus dans sa tour. Il parla avec lui jusqu’au bout de la nuit.

3

FRANCOISE DE DINAN

¾ Mais je l’aime !

Elle en oubliait tout le reste, même la plus élémentaire prudence. La jeune femme qui l’accompagnait en sursauta comme piquée par une épingle de sorcière. Que prenait Françoise de parler comme ça ? Oubliait-elle qu’elle était toujours l’épouse de monseigneur Gilles ? Le visage jeune et lisse de Françoise se rembrunit. Elle, Françoise de Dinan, l’épouse du jeune prince emprisonné !

De la fenêtre du château ducal de Vannes, Françoise de Dinan contemplait les plates-bandes et les haies du jardin gagné sur la garenne. Un jardin bien ordonné, bien tracé, bien taillé.

Françoise allait répondre. Elle pointa l’index vers sa compagne lorsqu’un grand fracas de portes rompit le silence. Le duc de Bretagne, François, grand, beau, jovial, entrait suivi d’une vingtaine de personnages aux costumes bariolés. S’il ne la gardait pas près de lui pour raison d’Etat, Françoise l’aimerait bien, son cousin le duc. Cousin, et en même temps beau-frère.

Le duc François parlait haut et fort de la prochaine campagne qui se préparait dans le Cotentin contre l’Anglais. Le Saxon. Le duc s’en réjouissait. Cette reconquête le faisait vibrer plus que toute autre chose, à l’exception des femmes. Le duc de Bretagne, le roi de Bretagne, s’enflammait, soufflait le chaud et le froid, titillait les représentants du roi de France. Mais, malgré sa jovialité, le duc était anormalement pâle.

Il salua Françoise de Dinan d’un sourire. Le duc la troublait, c’était évident. Les hommes la troublaient. Peut-être parce qu’elle ne les connaissait pas encore.

Françoise était comme prisonnière dans cette cage dorée de la cour ducale, prisonnière d’un adorable geôlier, le duc. Il avait envers elle toutes les prévenances. Avait-elle réellement à se plaindre ? Non, et elle ne se plaignait pas. Mais elle n’était pas libre, elle n’était pas maîtresse de ses biens, de toutes les seigneuries dont elle avait héritées. Elle n’était pas maîtresse d’elle-même et son destin. Pourquoi ? Parce que Gilles de Bretagne, son époux, était tenu enfermé par son frère le duc François.

Elle fixa les parterres de fleurs, ignorante du regard brûlant qu’Arthur de Montauban, qui était dans la suite du duc, portait sur elle. Les hommes en général la troublaient, mais pas celui-là. Elle n’éprouvait pour lui qu’agacement et répulsion. Celui qu’aimait Françoise se trouvait là, un peu plus loin. Un tout jeune homme moulé dans un habit rouge et blanc, de quinze ou seize ans, aux cheveux blonds bouclés. Il avait un air angélique, encore gauche, bien qu’il le voulût ferme et guerrier. François de Laval, sire de Gavre, fils du comte Guy de Laval allait partir à la guerre.

Ils avaient été fiancés, enfants. Puis monseigneur Gilles, le plus jeune frère du duc, avait pris Françoise pour femme, un peu comme on mène un coup d’Etat. Il lui avait suffit de poser un pied dans son lit. C’était l’usage avec une aussi petite fille. Un drôle de mariage qui n’avait respecté aucune règle que celle, bien personnelle et capricieuse, de Gilles de Bretagne. Ce que beaucoup avait considéré comme un rapt n’était finalement qu’une folie de jeunesse. On avait laissé faire le jeune Gilles qui avait mit par ce mariage la main sur l’héritage de Françoise, son merveilleux héritage, le plus beau du duché. Elle avait alors à peine huit ans, Gilles vingt.

Le duc toujours agité, parlait et riait sans cesse, tracassait ses conseillers et ses visiteurs. Ils traversèrent la salle dans un grand brouhaha puis disparurent.

¾ Mariée ! Mariée ! Peut-on seulement appeler ça « mariée » ? C’est de force que j’ai été mariée ! reprit Françoise de Dinan d’une voix énervée.

A treize ans, elle possédait déjà les formes d’une vraie femme, ses yeux foncés parfois durs lançaient les éclairs d’un feu intérieur. Ses cheveux bruns étaient retenus par un fin bandeau de soie pourpre. Elle était belle, déjà, et promettait de l’être plus encore. Comme une petite fille déjà femme. Sa taille, petite encore, s’élançait. N’était-elle pas la petite fille du turbulent Alain de Rohan ? Françoise était née pour être ambitieuse, c’est un destin contre lequel on ne peut rien.

¾ De force, dites-vous ? Vous étiez bien trop jeune pour pouvoir vous exprimer Françoise, mais votre mère Catherine de Rohan a donné son consentement, elle…

¾ Ma mère… Que pouvait-elle faire devant le frère du duc ? Monseigneur Gilles n’avait qu’à me prendre, et il l’a fait ! Et puis, ma mère… Elle ne pensait qu’à son remariage à elle !

Françoise laissa couler une larme le long de sa joue. Catherine de Rohan, sa mère ? Remariée depuis avec le sire d’Albret, grand seigneur du Sud de la France. Françoise avait maintenant un petit frère, Alain, joueur, remuant et indiscipliné.

¾ Ce mariage avec monseigneur Gilles n’a jamais été consommé et il ne le sera jamais ! continua-t-elle d’un ton ferme. Je dis que monseigneur Gilles est en prison depuis quatre ans déjà, et qu’il n’en sortira pas, je le sens ! Mahaut de l’Isle me l’a fait bien comprendre, ajouta Françoise d’un air mystérieux.

¾ Mahaut de l’Isle ? La compagne du sire Montmort, le sénéchal des Affaires ? On la dit sorcière…, murmura Béatrice avec une lueur d’effroi dans les yeux. Et Montmort, ce sénéchal des Affaires, il me fait peur... Voyez de qui il s’entoure ! Non seulement de dame Mahaut de l’Isle sa compagne, mais encore de ce maître Ambroise de Javerlhac, chassé de l’Université de Paris comme un brigand et un hérétique !

Béatrice flanchait. Pourquoi lui avoir confié la garde de Françoise ? Quatre ans déjà qu’elle devait la chaperonner à la cour de Bretagne, quatre ans de tracas et de querelles. Et aucune amélioration, bien au contraire, ne venait. Plus Françoise grandissait, plus son caractère devenait difficile. Béatrice était bien trop faible. Et avec cela pauvre et laide, incapable de se marier : une « gentille femme dame de soy », comme on disait, une vierge qui s’effarouchait d’elle-même. Voilà ce que Françoise de Dinan pensait de Béatrice.

­¾ Vous n’avez pas le droit d’avoir de telles idées, souffla-t-elle. Votre époux le prince Gilles a certainement commis des fautes, et il en supporte les conséquences. Tout le monde sait que cette situation ne pourra pas durer et qu’il faudra bien que le duc fasse quelque chose pour son frère. Lui-même le sait bien. Le peuple voit d’un mauvais œil qu’il laisse comme cela croupir le jeune monseigneur en prison. Vous n’allez tout de même pas me dire que vous souhaitez la mort de monseigneur Gilles ? reprit Béatrice plus bas encore, toute effrayée.

La mort de monseigneur Gilles, ce jeune homme de vingt six ans, ce « grand frère » devenu son « mari » ? Non, non, Françoise n’y pensait pas, bien sûr, elle n’y pensait pas vraiment… Une rougeur envahit son visage… Non, non, bien sûr ; n’est-ce pas ? Comment aurait-elle pu vouloir la mort de Gilles de Bretagne ? Pourtant… la mort ne fait-elle pas partie de la vie, comme le disait le sage sire de Derval ? Un rappel à Dieu ne constitue pas, au fond, une si grande affaire puisque ce n’est qu’un rappel. Les prêtres ne prétendent-ils pas que la vie auprès du seigneur Jésus est la plus belle qui soit ?

Le jeune sire de Gavre entra alors à nouveau dans la grande salle, timide, gauche. Cette fois il était seul.

¾ Le duc m’envoie prévenir de préparer la chasse, bredouilla-t-il.

Devant Béatrice plus inquiète que courroucée, Françoise et le jeune homme échangèrent un long regard. Les beaux yeux bleus foncés du jeune homme la fixaient avec un amour tremblant, hésitant. François de Laval ne s’approchait pas. Il restait planté debout au centre de la salle, les bras ballants. Quand le sire de Gavre se décida enfin, il était trop tard. Le duc et toute sa suite revinrent avec le même tapage de paroles fortes et de rires.

Le duc de Bretagne avait un peu moins de quarante ans. Il était grand, robuste, les cheveux châtains très courts sur la nuque, les yeux clairs, rieurs, mobiles. Il ressemblait beaucoup à son père, le duc Jean V mort huit ans auparavant, en 1442. Depuis, le duc de Bretagne, c’était lui. Il ne manquait pas une occasion de parader armé en guerre comme un preux des romans. Il travaillait inlassablement à la grandeur du duché par le biais de ses chroniqueurs et de fastes comme seuls peuvent en offrir des états souverains. Et surtout, par delà toutes ces manifestations de puissance et d’autorité, il avait scellé l’alliance du duché avec le royaume de France. Sans état d’âme. D’un rapide coup d’œil, le duc vit les regards de la jeune fille et du sire de Gavre. Son front s’assombrit. Françoise baissa le visage, mais sans gène, sans honte. De quoi aurait-elle eu honte ?

Que faire d’elle ? se demandait le duc François. Ou plutôt : que faire de l’époux de Françoise, de son frère à lui, de Gilles de Bretagne ? Chaque fois qu’il pensait à son frère, son front s’assombrissait. Gilles, bien qu’en prison, faisait planer un nuage aux couleurs tristes sur le duché. Le duc soupira. Ce frère turbulent et écervelé lui était devenu insupportable. Mais il restait son frère. Il aurait voulu pouvoir l’oublier, lui et toutes ses frasques. Le sujet était évité, mais on ne pouvait l’oublier. Gilles de Bretagne vivait toujours. L’époux de Françoise de Dinan était une gigantesque épine dans le trône ducal. Les Anglais n’avaient-ils pas prétexté l’enfermement du prince pour reprendre les hostilités et se jeter sur la ville de Fougères, un an auparavant ?

Tag(s) : #La Dame à l'hermine

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