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ELISABETH (roman extrait) - FRESQUE DU SIECLE DES SIECLES

I

La mère d’Elisabeth était morte l’année précédente, en 1905, lors d’une explosion d’une des chaudières de l’usine. La Direction avait envoyé un mot de condoléances et un peu d’argent. Alors Elisabeth était restée seule avec son père, un jeune costaud solitaire qui venait à peine de dépasser ses trente ans. Son père se rendait à l’usine tous les jours sauf le dimanche. Ce jour-là ils restaient tous les deux dans les deux pièces de leur rez-de-chaussée d’une vieille maison délabrée et, pendant que son père dormait, Elisabeth regardait à travers de vieilles vitres fendues les rues boueuses de la cité ouvrière. Parfois, quand le temps était beau, son père l’emmenait se promener dans la campagne alentour. Ils marchaient ensemble toute l’après midi, Elisabeth sautillante, son père le visage triste et baissé. Il lui parlait parfois de Paris, qui était à une vingtaine de kilomètres à l’ouest, une grande ville où il avait été une fois et où il rêvait de retourner car il disait que, là-bas, tout était possible. Il racontait à une Elisabeth émerveillée les grandes maisons, les rues pleines de monde et de voitures de toutes sortes. A l’usine on parlait de plus en plus de grève, la situation sociale devenait de jour en jour plus difficile et le père d’Elisabeth voyait avec inquiétude toute cette agitation. Il savait bien que lui et ses camarades n’auraient pas gain de cause, ils n’avaient jamais gain de cause, et l’avenir lui paraissait bien sombre.

Les autres jours, Elisabeth restait seule. Elle avait sept ans, son père l’habillait de bric et de broc, elle n’avait ni robe ni jolis vêtements que possédaient parfois les petites filles. Son père lui avait coupé les cheveux courts, à la garçonne, pour éviter tant que possible les poux. Elle était mignonne, Elisabeth, mais ses grands yeux bruns étaient tristes. Elle savait bien que son père faisait ce qu’il pouvait, mais il était trop seul pour pouvoir s’occuper d’une petite fille. Le peu de famille qu’il avait vivait loin, en Bourgogne, et la mère d’Elisabeth n’en avait jamais eue, ou alors elle avait disparu. Quant aux camarades de son père, ils voyaient d’un mauvais œil cet homme seul et taciturne qui ne se liait avec personne. Le matin Elisabeth allait à l’école et tous les vendredis après midi elle faisait le ménage chez les voisins du troisième étage. Mais, peu à peu, elle et son père s’isolaient et c’était à peine si on faisait attention à eux.

Vinrent les premiers jours d’octobre 1906. La grève cette fois avait été votée. L’agitation à l’usine et aux alentours était à son comble. Des groupes d’ouvriers se réunissaient un peu partout, mêlés autant d’espoirs que de craintes. Les femmes s’angoissaient à l’idée de cet argent qui ne rentrerait pas et elles faisaient leurs comptes au fond de leur cuisine. L’usine était bloquée depuis une semaine et les négociations ne donnaient toujours rien. Entre patrons et ouvriers la tension montait un peu plus chaque jour. Les ouvriers ne « lâchaient rien » comme ils disaient, soutenus qu’ils pensaient l’être par d’autres grèves qui avaient éclaté ici ou là dans tout le pays. Mais le temps passait et l’argent ne rentrait pas. Les familles voyaient leurs réserves s’amenuiser, les enfants pleuraient. Les hommes ça les larmes aux mais « lâchaient rien ». ils pensaient à l’avenir de ces mêmes enfants mais peut-être n’y croyaient-ils déjà plus, pas plus qu’au leur.

De leur côté les patrons s’impatientaient, toute la production de l’usine était stoppée et les bénéfices commençaient à s’en ressentir. Comme les mouvements de grève se multipliaient, le gouvernement s’en mêla. On appela la troupe. Un matin, le père d’Elisabeth partit avec ses camarades manifester devant la maison bourgeoise des patrons. Les soldats les y attendaient. Le face-à-face dura toute la matinée dans une insupportable tension. Les patrons donnèrent l’ordre aux ouvriers de se disperser et de reprendre le travail mais les ouvriers refusèrent d’obtempérer. Il était midi dix quand les soldats mirent les ouvriers en joue. Mais non, ils n’oseraient pas tirer ! Mais, quelques minutes plus tard, les premiers corps criblés de balles s’écroulèrent dans la cour de l’usine.

Blottie au fond du rez-de-chaussée Elisabeth avait entendu les coups de feu, les cris et le grand silence qui avait suivi. On lui emmena le corps de son père dans le courant de l’après midi. Il avait le torse tout ensanglanté, les yeux fermés, le visage calme comme s’il n’avait rien vu venir ni rien senti. « On fera une quête ! » jeta un des ouvriers l’air empêtré devant cette petite fille toute seule qui regardait effarée le corps plein de sang et sans vie de son père. La voisine du troisième descendit, puis un prêtre vint qui marmonna des mots qu’Elisabeth n’entendit pas. Des gens lavèrent le corps, l’enterrement eut lieu le lendemain matin, dans le petit cimetière de l’usine, situé derrière les bâtiments des services généraux. La voisine du troisième fit ce qu’elle pu pour Elisabeth sans pouvoir faire plus et chacun se demandait ce qu’allait devenir cette orpheline de sept ans dont personne ne pouvait s’occuper. Une semaine passa. La petite Elisabeth restait le plus clair de son temps dans le rez-de-chaussée dont l’usine lui laissait encore la jouissance. Elle pensait souvent à ce que lui disait son père de Paris, la grande ville où tout était possible. Elle se souvenait comme ses yeux tristes s’éclairaient soudain quand il en parlait. Et quand elle regardait le chemin boueux de la cité ouvrière son esprit rêvait de cette grande ville, pleine de monde et d’agitation ; cette grande ville où tout était possible…

Elle prit sa décision un matin de la fin du mois d’octobre. Elisabeth déposa dans un drap quelques affaires, prit le chapeau du dimanche et le long manteau de son père. Alors qu’il faisait encore nuit, elle se glissa dehors et, sans un regard pour le triste rez-de-chaussée, sortit de la cité ouvrière et s’engagea sur la route de Paris.

Tag(s) : #Elisabeth

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